Billet du 8 mai 2020

Par Stéphanie Mureau

​[Steve, 47 ans, papa d’une jeune fille de 16 ans, anciennement manager à la Stib et incarcéré pour la première fois depuis le mois de novembre en détention préventive à la prison de Nivelles. Ayant entendu parler de la chronique par le biais de son avocate, il veut apporter sa pierre à l’édifice. Se rendre utile en cette période où ils perdent leur temps à l’intérieur des murs.]

 

Mardi 28 avril. Steve a reçu une réponse. Il sortira normalement mi-juin. Il doit en effet attendre le délai d’appel du jugement. Il ne veut pas faire appel du jugement même s’il conteste encore certains éléments. Il craint d’être jugé encore plus sévèrement. Mais il a horreur de l’injustice. Il assume ce qu’il a fait, mais là, il doit subir des conséquences et assumer pour des choses qu’il n’a pas faites. Et il devrait l’accepter pour ne pas passer plus de temps en prison, en attendant un nouveau procès et parce qu’il se doute que le résultat serait encore pire ! « Je sais pas si c’est vraiment de la justice tout ça. Être puni et se punir soi-même pour éviter d’être puni encore plus, je trouve pas que ce soit de la justice ». Etre pénalisé pour ce qu’il a fait, d’accord, mais être pénalisé en plus pour ce qu’il n’a pas fait, et devoir trainer ça toute sa vie derrière lui, ça le dérange très fort. « C’est ce qui m’effondre le plus, j’ai l’impression que je vais repartir dans une vie où toutes mes valeurs ont été bafouées. Ce que j’ai fait est inadmissible, au niveau de mes valeurs, de ce qu’on m’a appris. Mes principes, je les ai transgressés, ça va déjà être difficile à vivre avec ça ».

 

Il se sent très seul pour le moment, un détenu à qui il s’est beaucoup attaché dans la section des préventives a été condamné et rejoindra bientôt l’aile des condamnés. Il a déjà commencé à travailler en prison, donc Steve le voit moins. « Faut pas s’attacher en fait. C’est quand on s’attache qu’on souffre ». Je lui fais remarquer que c’est triste, ce qu’il me dit là. « C’est triste mais c’est vrai, si on s’attache pas on n’a pas de raison de souffrir ». Il n’a pas voulu sortir au préau aujourd’hui, parce qu’il n’avait pas le moral. Ça fait plusieurs jours qu’il déprime. Heureusement, il s’occupe quand même un minimum : l’aumônier a demandé au groupe de participer à un projet, de faire un petit travail, alors Steve a fait un dessin. Il a choisi de dessiner la fenêtre de sa cellule. L’aumônier va faire un petit recueil avec le travail de chaque membre du groupe. C’est une manière de rester en contact, de garder du lien. Ce groupe lui a permis de créer du lien, d’avoir plus de contact, de sortir encore un peu plus de sa cellule. Il le dit : « avec l’aumônerie, j’ai rencontré des gens à qui j’aurais jamais parlé sans ça ». L’aumônerie se rassemble le lundi pour les préventives, mais les groupes de parole regroupent les condamnés et les détenus en préventive. Ça lui manque beaucoup depuis le début du confinement. Ils aident beaucoup et fournissent du matériel. C’est à eux qu’il a demandé de quoi dessiner.

 

À Nivelles, en journée, le tarif téléphonique est cher. Une fois qu’on passe une certaine heure en soirée, il pense que le tarif est réduit. Il ne sait pas me dire combien il paie exactement. Seulement, si on n’a pas d’argent, on n’a pas accès au téléphone. Les téléphones sont en cellule. Depuis le début du confinement, chaque détenu a reçu 20€ puis 10€ puis 10 € à nouveau pour compenser l’absence de visites. Le seul autre moyen de contact est le courrier. Et encore, il faut pouvoir payer les timbres.

 

Concernant son jugement, sa fille lui a également dit de ne pas faire appel. « Elle souffre très fort de la séparation de ses parents, elle avait 6 ans quand c’est arrivé. Et je lui cause des soucis encore en plus, je lui ai fait mal au cœur. Le fait d’être en prison, ça lui plait pas. Donc elle m’en veut et elle me le fait comprendre. Autant on dit parfois de moi que je suis très dur quand je parle, autant elle l’est vraiment très fort aussi ». Elle ne voit pas l’intérêt d’être en prison. Elle ne comprend pas comment il a craqué et atterri là à son âge. Elle lui en veut beaucoup pour ça. Pour sa sortie, normalement il retrouvera son appartement au mois de juin. Il est moins inquiet car il sait maintenant plus ou moins quand il sortira, donc il peut mieux s’organiser.

 

On parle ensuite un peu des mesures de déconfinement prévues. Du fait que, comme on le craignait, on fait passer l’économie avant les relations humaines. « Cette année 2020, on ne va pas l’oublier, elle va rester dans l’histoire. C’est impressionnant, c’est quelque chose qu’on n’a jamais vécu. Personne n’est au point, ça cafouille, ils ont peur. C’est impressionnant de voir le gouvernement être dépassé comme ça ».

 

Il revient sur l’histoire du papier vert reçu en retard, dont il nous avait parlé dans un billet précédent. Ce papier provenait en fait du CPAS de Nivelles et n’avait rien à voir avec le confinement. Il proposait aux détenus, à partir du 6/01, d’entrer en contact avec des assistant(e)s sociales/sociaux, qui viendraient ensuite les rencontrer au parloir à partir du 14/01. Ce n’est que 2 mois plus tard que les détenus de Nivelles ont reçu ce papier mais l’initiative du CPAS avait coulé entretemps.

 

En parlant d’initiative, celle du détenu qui avait proposé un plan de visites par vidéoconférence avant sa sortie est restée sans suites. Il avait détaillé tout un système horaire par aile, par section et même par détenu. Je trouve cela bien dommage. Steve renchérit : « Vous savez, dans la société de tous les jours, on est déjà de trop. On embête tout le monde. Avec tout ce qui se passe en plus maintenant, on est vraiment la dernière roue du carrosse. Si encore en plus ils devaient penser à notre confort…». Steve ajoute qu’il est révolté aussi par la situation dans les homes. Il trouve honteuse la manière dont on a « laissé mourir les personnes âgées toutes seules. (…) Et après on va reprendre une vie normale ? Moi ça me tue ». Il voit les prisonniers souffrir, il souffre lui aussi mais par rapport à ces vieilles personnes, il trouve que ce n’est rien du tout.

 

Un petit blanc apparaît dans la conversation. Steve le brise après quelques secondes : « On ne parle que de malheurs quand même (rires). Il faut être positif ».

 

Il m’explique qu’il a cru récemment qu’on allait supprimer le préau parce qu’un des détenus avait « fait un mouvement » tout seul. Apparemment, on voulait lui mettre quelqu’un avec lui dans sa cellule et ça lui plaisait pas. Steve en était malade. Le préau, c’est tout ce qu’il leur reste.

Steve enchaîne en me racontant qu’il a été servant à la prison. Peu après son arrivée, il s’était proposé pour nettoyer bénévolement le préau parce que c’était une catastrophe, mais ça a été refusé. Ensuite, ils lui ont proposé d’être servant. Mais ça c’est fini parce qu’ils l’ont accusé d’avoir un téléphone portable dans sa cellule. On les a déshabillés, lui et son codétenu, dans la douche pour les fouiller. Ils ont ensuite été séparés, et ils ont dit à son duo que ce n’était pas lui qui était visé. Il est allé voir la cheffe qui l’accusait, et il l’a trouvée très agressive. Il lui a demandé de lui expliquer d’où venaient ses soupçons, mais il n’a pas eu de réponse. Il a donc démissionné. Cette histoire a créé des tensions avec son codétenu qui lui en a voulu parce qu’il aurait préféré qu’il fasse profil bas. Sauf que sous prétexte qu’ils voient tout le monde en étant servant, Steve se sentait visé, dans le collimateur. Et pourtant, « le travail c’est gai parce que la cellule est ouverte souvent dans la journée, on bouge, et surtout on se rend utile et on apporte de l’aide aux autres. Je m’occupais surtout des détenus « du bas », c’est-à-dire les entrants ».

 

Steve conclut finalement sur ces mots « Voilà les petits malheurs de la prison » (rires).