Le journal du Genepi Belgique

Numéro 4- Hiver 2022

Racisme et criminalisation : Des populations dans le viseur

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L'EDITO du journal -  n°4

 

Nous roulons sur l’autoroute entre Namur et Libramont dans une vieille Kangoo, de nuit. Nous sommes en route pour notre week-end de finitions éditoriales pour ce numéro de La Brèche, quand nous réalisons que nous sommes suivies de près par une voiture de police. Après 15 minutes, appels de phares et torches rouges, ordre de la suivre le long de la sortie d’autoroute et nous arrêter. Les deux policiers ardennais viennent à nous, il pleut et on ne voit rien, mais nous sentons leur nervosité, ils nous somment d’ouvrir la fenêtre, et plus vite que ça. La fenêtre s’ouvre, nos têtes blondes apparaissent. Étonnement, soulagement des deux policiers. Ils sont soudainement un peu gênés, un peu balbutiants et nous disent : « Excusez-nous du dérangement Mesdames, c’est que vous comprenez, votre voiture est immatriculée à Schaerbeek… alors on se demandait, enfin vous comprenez… on voulait vérifier ». Leo, au volant, n’avait sur elle ni sa carte d’identité ni son permis de conduire. Mais rien de cela n’avait plus d’importance. Nous avons repris la route après des conseils bienveillants sur notre itinéraire et les manières d’éviter le gibier sur les petites routes.

« Excusez-nous, c’est que votre voiture est immatriculée à Schaerbeek... » Par ce qu’ils ont dit et par ce qu’ils ont tu, les deux policiers ardennais, sans le savoir, nous ont fait jouer la scène qui forme comme le miroir en négatif de nombreux récits récoltés ici. Les textes rassemblés dans ce numéro racontent les scénarios que nous n’avons pas vécus ce soir-là, les peurs que nous n’avons pas ressenties, les stratégies de survie que nous n’avons pas dû apprendre, les forces de résistance dont nous n’avons pas eu besoin. Ils nous racontent le danger d’être dehors sans sa carte d’identité quand on est arabe ou noir, le point d’honneur à toujours l’avoir sur soi, tel un rituel de protection (Bruxelles Panthères, p.18). Ils nous racontent toute la terreur contenue dans un contrôle quand celles et ceux qui ont pris la route sont sans papiers, quand ils ont fui une maison en feu (Kromah, p. 97).

Pour ce numéro, nous avions pris la situation en prison pour point de départ :

le fait que les Arabes, les Noirs,

les musulmans — avec et sans papiers, belges et étrangers — ne cessent

d’y être surreprésentés. Comment penser depuis cette situation de fait ?

Comment ne pas en rester à la simple répétition d’un constat :

« la prison est raciste », « la justice est raciste », « la société est raciste » ?

Comment éviter l’impuissance de ces constats, et le risque d’avoir tout dit

trop vite sans avoir encore rien expliqué, rien compris ?

Pour commencer, nous avons réalisé que pour aborder

le racisme de la prison, on ne peut pas s’en tenir à la prison.

Nous avons alors posé une question plus pragmatique,

celle de la circulation du racisme : par où le racisme passe-t-il ?

Quels sont les mécanismes qui le produisent et par lesquels il se manifeste ?

Pour suivre les chemins du racisme, il faut suivre des itinéraires

vastes et diffus, un champ de circulation que nous pourrions nommer

« réalité carcérale ». Bien avant les barreaux, la réalité carcérale

se saisit d’un certain nombre de corps.

Comment ? Pour qui ? Quelles zones de la ville, quels comportements,

quelles attitudes, quels corps sont déjà pris dans la réalité carcérale,

sans même qu’il y ait crime ?

À en croire les Blancs de Belgique, personne n’est raciste dans ce pays. Personne n’est raciste, mais quand on parcourt les noms des hommes et des femmes tuées par la police l’année dernière, on voit : Mounir, Ibrahima Barrie, Abderrahmane Ridha Kadri, Adil… Personne n’est raciste, mais lors des procès, la place du juge est généralement occupée par une personne blanche, issue des milieux aisés ; et la place de l’accusé, majoritairement par une personne pauvre — pauvre, ce qui veut souvent dire en même temps, non-blanche (Selma Benkhelifa, p. 75). Pour suivre les chemins du racisme, il faut chercher par-delà les intentions, les bonnes et mauvaises volontés, et s’arrêter sur les détails, les petits faits : quand les profs déjà menaçaient l’écolier, « Tu vas finir en prison » (Nordine Saïdi, p. 54). Ou convoquaient les parents car l’enfant avait dit Allahu Akhbar (entretien avec des jeunes d’Anderlecht, p. 6). Quand prier en cellule est perçu comme un signe de radicalisation, et peut devenir l’occasion d’un fichage (Charlène Crahay, p. 45). Dans les circonstances qui amènent quelqu’un à dealer (Mourad Daoudi, p. 93), et quelqu’un d’autre à voler une veste en hiver. Et puis les circonstances qui amènent à retrouver ce dernier mort le lendemain, au commissariat d’Ixelles (Saïd Elouizi, p. 89). Quand un procureur dit « ce monsieur n’a rien à faire en prison » au sujet d’un homme qui a battu sa femme pendant des années et tenté de l’écraser en voiture, mais qui est blanc, a un travail et vit dans une grande maison (Selma Benkhelifa, p.75). Ou encore à travers les raffinements légaux qui entraînent toujours des peines de prison plus dures, plus rigides pour les sans-papiers, ou qui font de la prison un outil de politique migratoire (Vincent Spronck, p. 103). Il nous faut aussi avoir des oreilles pour entendre les non-dits, les silences. Comme dans le procès-verbal qui innocente les policiers qui ont tué Lamine Bangoura, où les mécaniques raciales de l’impunité judiciaire se laissent traquer dans les « blancs » des phrases (David Jamar, p. 34).

La Brèche n° 4, Racisme et criminalisation : des populations dans le viseur, a dû être scindée en deux, pour rendre matériellement possible sa publication, mais les deux parties sont inséparables. Il y avait simplement trop à dire pour s’arrêter à 100 pages. Les agrafes du papier explosaient.

Ce numéro est aussi un hommage à la force et à la dignité de celles et ceux qui font face au racisme et à l’enfermement, à la suspicion quotidienne et à ses dangers, à l’humiliation et à la mort. À celles et ceux qui à Cureghem filment de tous les coins de rue les altercations avec la police. À Mr. Kromah (p. 97) qui a continué de chanter dans sa cellule, à chanter toujours, malgré les rires des gardiens, à travers les années de prison et de centre fermé — Vottem, Anvers, Merksplas. À Ayoub, à sa famille et à leurs amis qui se battent depuis deux ans pour obtenir la vérité et la justice sur la mort de Mehdi (Ayoub Bouda, p. 28). Ils nous rappellent qu’en Belgique, l’histoire ne commence pas avec le meurtre de George Floyd aux États-Unis, mais ici, devant ce qui est fait aux nôtres.

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