Billet du 6 mai 2020

Par Stéphanie Mureau

​[Steve, 47 ans, papa d’une jeune fille de 16 ans, anciennement manager à la Stib et incarcéré pour la première fois depuis le mois de novembre en détention préventive à la prison de Nivelles. Ayant entendu parler de la chronique par le biais de son avocate, il veut apporter sa pierre à l’édifice. Se rendre utile en cette période où ils perdent leur temps à l’intérieur des murs.]

 

Cette semaine, Steve ne m’a pas appelée mardi, comme il en a pris l’habitude. Après avoir une nouvelle fois loupé son appel le jeudi, il me rappelle le vendredi matin, le 24 avril. La raison de ce « silence » de plusieurs jours ? Il a reçu son verdict mardi. Steve a appris qu’il était condamné à 1 an ferme + 3 ans avec sursis. Il en a été choqué, car il ne s’attendait pas à une peine aussi sévère. Il pensait faire appel de ce jugement, mais son avocate lui a fortement déconseillé, donc il hésite fortement. En effet, il risque plus gros s’il conteste la décision. Et puis, ayant déjà fait plus de 5 mois de préventive, il pourra bientôt être libéré. Faire appel, c’est se tirer une balle dans le pied en quelque sorte, puisque ça l’obligera à rester encore en prison le temps du procès d’appel.

 

Steve m’avoue avoir eu un coup dur parce qu’il a été condamné pour certaines choses qu’il n’a pas faites. Apparemment, certains faits reprochés étaient contestés mais ont quand même été retenus par la juge. En conséquence, il n’a pas mangé de la journée le jour où il a reçu son verdict. Il en était dégoûté : « Je me suis dit, quand on fait les choses il faut assumer, mais je trouve pas ça normal de devoir assumer des délits que je n’ai pas commis sous prétexte que je risquerais de faire plus de prison en faisant appel ». Faire appel ne tourne effectivement pas toujours en faveur du condamné.

 

Depuis le début de son affaire, il a senti que tout le système judiciaire était contre lui. Selon lui, l’instruction a été faite entièrement à charge. La présomption d’innocence ? Aux oubliettes… Il s’explique : « Avant que ça ne devienne tendu avec ma femme, j’avais discuté avec ma fille pour envisager qu’elle choisisse quand elle viendrait me voir, sans plus devoir respecter la garde alternée à la lettre. Mon ex compagne, sa maman, était d’accord ». Après tout, sa fille était déjà en pleine adolescence, et le domicile de sa maman était bien plus proche de son école, ce qui lui facilitait les trajets. Steve préférait qu’elle puisse venir le voir quand elle en avait envie, et non plus par obligation. « Ça m’a été reproché parce qu’au procès, ils ont dit que ma fille ne voulait même plus venir chez moi parce que j’étais beaucoup trop sévère avec elle, or ça c’est faux ». Il reconnaît être strict par rapport aux études, qu’il l’a toujours poussée et ne sait pas s’il utilise les bonnes méthodes. « Mais ils ont tourné ça en disant qu’elle voulait s’éloigner de moi à cause de mon tempérament ».

Steve est las. « J’avais un dossier de merde. Chaque élément pris individuellement et sorti de son contexte était presque indéfendable. Ils ne m’ont pas écouté, dès la juge d’instruction j’étais grillé… ».

 

Steve continue : « J’ai pété un câble, c’était pas excusable de toute façon. Je n’arrive pas à me défendre parce que ce que j’ai fait, c’est juste pas excusable. Mais il y avait un contexte autour qui n’a pas du tout été pris en compte. J’ai du mal à parler de ma vie personnelle et lors de ma déposition à la police, ça a été pris pour de la minimisation des faits. C’est minant quand on voit que je n’ai pas été écouté et que tout a été fait à ma charge ».

 

Ce qu’il dénonce, c’est que « les faits qui se sont passés, je les reconnais en partie, mais on m’a piégé. Ça a été fait selon un processus bien précis. J’ai voulu m’expliquer là-dessus, mais on ne m’a pas laissé parler. Pour moi, le procès n’a pas été contradictoire. Je sentais qu’on était contre moi dès le départ. La présomption d’innocence, ils sont passés à côté ». Il est écœuré, il n’a plus envie de se battre.

 

« Vous savez, je suis quelqu’un de très rangé, j’ai 47 ans, 48 en septembre. J’ai travaillé 26 ans, après avoir fait l’armée. J’ai eu plusieurs couples sans problème, ce qui est arrivé l’année passée ce n’est pas arrivé par hasard. C’est intéressant d’analyser le processus pour voir comment les choses se développent et voir comment ça aurait pu être évité ». Selon lui, il était fou amoureux de sa femme, et cela a joué dans ce qui a déclenché chez lui autant de hargne. Il a fait une expertise psychologique et psychiatrique à la demande de la juge, qui a révélé qu’il n’était pas un danger. « C’est juste que je sois puni, la faute elle est là. Mais le contexte qui fait que c’est arrivé et le fait d’avoir le sentiment de ne pas avoir été jugé normalement, et que des préventions ont été retenues alors qu’elles sont fausses, ça j’ai du mal à digérer ».

 

Il me confirme ensuite que l’appartement à Drogenbos dont il nous parlait dans un précédent billet, c’est le sien, il en est propriétaire. Il ne perçoit plus les loyers pour le moment parce que sa femme est aussi sur le bail et s’est arrangée avec les locataires. Il espère pouvoir récupérer cet appartement à sa sortie, afin d’avoir un logement. Par rapport à sa libération, il ne sait pas trop quand il sortira. Il pensait qu’il serait libéré dès réception de son verdict, car il a déjà fait presque la moitié de l’année ferme à laquelle il a été condamné. Mais il a entendu quelque part qu’il devait en fait attendre l’écoulement du délai d’appel avant de pouvoir sortir. Il attend confirmation de son avocate.

 

Avant de raccrocher, on en vient à parler du possible déconfinement et de nos familles. Le Conseil national de sécurité doit en effet se tenir aujourd’hui, et je lui dis que j’espère qu’ils mettront l’accent sur l’humain. Steve n’y croit pas beaucoup : « C’est pas pour les gens qu’ils vont rouvrir, c’est pour les entreprises et l’économie. La pression de l’argent est trop forte, et même les gens commencent à en avoir marre, on le voit bien même ici ». Il me demande si ce n’est pas trop difficile pour moi d’être éloignée de ma famille. Je suis touchée qu’il me pose cette question, lui qui est enfermé et dont les seuls contacts avec l’extérieur se résument à quelques appels téléphoniques. Je lui réponds que si, quand même, et que j’espère vraiment que dans les mesures qui seront prises par le gouvernement, la famille et les relations sociales seront au centre…

On se quitte sur quelques mots d’encouragement.