Billet du 3 avril 2020

Par Martina di Marco 

« Arrangez-vous, parce que ce week-end ça va partir en couille »

 

Il y a environ sept mois, Khaled intégrait la prison de Jamioulx pour ce qui sera sa première « longue peine ».  Il craint d’ailleurs que l'examen de sa demande de libération conditionnelle, envisageable aux alentours d’octobre-novembre, ne soit retardée à cause des reports d’audience. Jamioulx, une prison qui fait parler d’elle ces dernières semaines et de laquelle il nous partagera son expérience. 

 

« On nous a abandonnés »

Les tensions qui animent la prison de Jamioulx (et d’autres) se sont fait une place dans les journaux télévisés et autres médias. Nul n’ignore les émeutes qui s’y sont déroulées et les images de débuts d’incendies ont fait le tour de la toile.  Il ne faut pas chercher bien longtemps pour deviner l’origine de cette situation. Laissez-moi vous présenter quelques aspects de leur quotidien qui ont été chamboulés.  

Khaled cherche à consulter un médecin pour sa jambe blessée.  Et c’est impossible.  

Il a normalement un traitement de fond pour l’asthme, un médicament à prendre matin et soir.  Et il a « dû pleurer pendant deux semaines pour l’avoir », mais bon il ne va pas se plaindre, ça au moins, il l’a eu.

Les nouveaux entrants devraient être isolés pour deux semaines pour des raisons qui nous semblent à tous évidentes. Et ils sont intégrés après une journée à l’écart.

Les visites ont été suspendues.  Et il y a des inégalités dans les compensations proposées : certaines prisons auraient versé 30 euros aux détenus, quand, à Jamioulx, ils n’ont reçu que les 20 euros annoncés (et puis, ce solde d’appel, c’est bien gentil, mais pourquoi ne pas installer une tablette dans un bureau dans lequel les détenus pourraient, à tour de rôle et une heure, une petite heure, par semaine, s’entretenir en vidéo avec leurs proches ?).

Les familles, touchées par les problèmes économiques liés à l’épidémie, renflouent moins les comptes des détenus : « Mes parents, ils doivent s’occuper de mes frères et sœurs ».  Et « ils sont fous avec les cantines », les prix ont presque doublé, des suites d’un changement de fournisseur leur a-t-on annoncé (Carrefour serait en rupture de stock et c’est désormais chez Colruyt qu’ils s’approvisionnent).  2,80€ le paquet de gaufres, 8,5€ le pot de Nutella.  Plus de shampooing disponible ni même de savon pour les mains et un service, celui du pain notamment, se faisant à mains nues…

Il y a des agents corrects, qui font leur boulot.  Et d’autres qui abusent de la situation, mettant en péril l’atmosphère de travail de leurs collègues.

Des sections habituellement « ouvertes » sont passées en régime « fermé »*.  Et les prisonniers sont, en conséquence, 23h/24 en cellule.

Dans ces circonstances, dur pour les détenus de ne pas se sentir délaissés : « On nous a abandonnés.  Ils se disent, ils ne font pas partie de la population, ils sont dans leurs cellules, qu’ils nous foutent la paix. »

 

« Mais ils ne disent jamais pourquoi… on est juste des criminels »

 

Toutes ces petites gouttes (ou gros tsunamis) mises ensemble nous mènent au 29 mars.  Date à laquelle éclate une émeute dans l’un des deux préaux de la prison.  Ceux-ci sont normalement séparés par une grille que les détenus de la huitième section ont forcée.  Alors que la situation semblait déjà critique, les agents ont mis les détenus de la section 7 au préau, si bien qu’au lieu d’avoir une dizaine de détenus à calmer, ils en ont eu une trentaine à gérer. Apparemment, il fallait les évacuer car il y avait de la fumée.  Khaled ne comprend pas.  Sa cellule, elle aussi, était complètement enfumée et il n’avait pas eu de préau depuis 48h.  Pourtant personne ne l’a évacué.  Ni lui, ni ses camarades de section.  Un français de la 9ème section s’inquiétant tellement de la situation aurait même appelé sa femme en France pour lui demander d’appeler l’ambulance.

Les détenus ont conscience de ce qui peut se dire à l’extérieur : « Ils parlent des prisons que quand il y a des émeutes, ils disent : ‘ils ont encore mis le feu’, ‘ils ont encore pris quelqu’un en otage’… mais ils ne disent jamais pourquoi… on est juste des criminels. »  Ces émeutes, Khaled les déplore mais elles semblent être le seul moyen de se faire entendre.  Les douches en sont l’illustration : une des dispositions ‘de sécurité’ consistait à diminuer la fréquence des douches, et ce n’est qu’après « avoir foutu le bordel » qu’ils ont obtenu qu’elles restent quotidiennes.  

La cocotte-minute pète donc, mais non sans avoir sifflé : les détenus font part de leur frustration, avertissent les agents et disent à qui veut l’entendre qu’ils sont à bout.  Avant le dernier incident, ils ont prévenu, une semaine durant, que sans changement, cela péterait.  Ça a pété.  Mais ce n’est pas fini.  Le calme après la tempête est ici de courte durée : « arrangez-vous, parce que ce week-end ça va partir en couille ».  Parfois, Khaled a la sensation qu’on cherche à les pousser à bout.  Qu’on attend qu’ils craquent et que leur peine soit prolongée pour des faits intra-muros.  Tous ces événements sont symptomatiques d’une situation mal gérée car « en temps normal, on ne fait pas ça ! ». Même si, à Jamioulx, les conditions ne sont jamais faciles. C’est ce qu’il nous racontera dans le prochain billet de sa chronique.