Billet du 28 mars 2020

Par Martina di Marco 

Gabi, la trentaine, est en détention préventive à la prison de Namur.  Durant les semaines de confinement, nous nous appellerons régulièrement.  Lors de notre premier appel, il m’a raconté la vie à la prison de Namur en temps de pandémie.  Nos prochains entretiens seront consacrés à des thématiques plus personnelles qu’il aura choisies.

 

Jeudi 26 mars 2020.  Prison de Namur, 19h53, Gabi m’appelle.  La prison de Namur est ce qu’on appelle une maison d’arrêt.  Lieu où sont détenus, en théorie, des personnes en préventive, des personnes en attente de jugement.  Ils sont entre 150 et 170, parfois plus.  Il a été averti du projet « Chronique carcérale en temps de pandémie » par un genepiste.  Nous nous sommes déjà rencontrés quelques semaines plus tôt.  Le contact se fait facilement.  Il me confie d’entrée que son co-détenu, Falhi, devient parano.  Comme si c’était nécessaire, je lui demande si c’est lié au corona.  C’est alors qu’il m’explique que les détenus de la cellule d’en face ont été mis en confinement.  Sur la porte, une affiche indiquant « danger » comme vestige de cette possible contamination.  Des détenus écartés, il y en a déjà eu quelques-uns.  Une vingtaine, selon ses estimations.  Certains sont revenus, d’autres pas.  Personne ne leur dit si les suspicions sont confirmées ou non.

 

20h, un bruit de fond que je ne remarque pas tout de suite.  À l’heure où, à l’extérieur, les applaudissements tonnent, à l’intérieur, ce sont les voix qui grondent.  La plupart des détenus doivent avoir vu le journal et le reportage sur ce qui s’est passé aux prisons de Leuze et Arlon.  À Namur ce n’est pas pareil.  La prison est réputée relativement calme.  Gabi confirme.  Pour lui qui a également connu la vie à la prison de Jamioulx, il n’y a pas photo ; les détenus incarcérés, la relation avec les agents, l’approche de la direction, les conditions de vie, tout y est différent et moins désagréable.  Pourtant, aujourd’hui les détenus se font entendre.  Ils font trembler les cellules et crient.  Vive la liberté.  Ici, les tensions ne sont encore que sporadiques et de faible intensité, mais Gabi a sa petite idée sur comment se déroulerait la suite si ça devait durer… Il faut dire que, même si leur liberté est déjà, de par la nature de la prison, amoindrie en « temps normal », eux aussi sentent les effets du confinement.  L’accès au médecin uniquement pour les urgences et on oublie le dentiste ou autres spécialistes ; des contacts avec le SPS (service psycho-social) uniquement via billet de rapport* (relevés quotidiennement à 18h30) ; activités annulées et bibliothèque au ralenti, les cours collectifs auxquels assiste Gabi pour se préparer au jury central n’étant plus dispensés, il doit se débrouiller seul et avec moins de ressources pédagogiques pour avancer dans ses cours par correspondance ; visites suspendues.  Même la cantine est restreinte.  La cantine c’est ce qui permet aux détenus de se procurer, moyennant argent, tout ce qui n’est pas fourni par la prison : de la nourriture (en dehors des plats servis, donc), aux produits d’hygiène et d’entretien, en passant par le matériel multimédia.  Désormais, ils n’ont plus accès qu’à quelques denrées fraîches (fruits et yaourt, principalement) mais plus à l’eau (parce que l’eau du robinet …), ni aux boissons gazeuses qui peuvent représenter un vrai petit plaisir, ni à aucun type de savons et ni, bien sûr, au tant convoité papier toilette (ils en reçoivent un rouleau par détenu par semaine), ni même aux journaux et magazines.  « Ça peut paraître bête », mais son ciné-télé-revue lui manque, car la télé est anxiogène pour le moment.

Pourtant certaines mesures sont prises pour éviter la contagion.  Un servant désinfecte deux à trois fois par jour (voire plus) les poignées de portes et certains agents portent des gants, mais pas tous.  Sans doute par manque de moyen, mais comme dit Gabi, « je ne pense pas qu’on soit la priorité du gouvernement ».  Il n’y a plus de fouilles avant et après les préaux qui ont par ailleurs été repensés : les détenus ont toujours droit à leurs deux heures de préau, mais les groupes sont plus petits (demi-sections*). Les effectifs sont réduits, mais tous les changements organisationnels (impliquant notamment moins de mouvements) font que les détenus ne le ressentent pas, tout du moins pas à l’aile* B.  L’aile qui a été rénovée et dans laquelle les détenus ont un téléphone en cellule.  À leur échelle, les détenus prennent eux aussi des mesures : Gabi et Falhi se sont mis d’accord sur quelques règles : ne plus serrer la main à personne et de ne plus prêter leurs affaires.  Malgré ces précautions, la méfiance n’a pas encore pris le dessus et trop influencé les relations entre détenus ou avec les agents (exception faite des rares qui sont déjà moins sympa d’habitude).

 

Vers 20h25, à ma demande, Gabi compte que nous avons déjà utilisé près de 5euros de son compte pour cet appel.  5 euros la demi-heure… Pas besoin d’être un expert en math pour savoir que les 2x10€ d’appel offerts (pour les minimums trois semaines de confinement) ne compenseront pas les heures de visite dont les détenus sont privés.  Ils auront tout de même eu le mérite de calmer les esprits, du moins pour un temps, suite à l’annonce de la suspension des visites et de temporiser la réaction des détenus pour qui celles-ci représentent le dernier semblant d’attache avec le monde extérieur et surtout, leurs proches.  Sans oublier qu’outre les visites, les relations sociales sont déjà nettement diminuées de par l’annulation des diverses activités et autres mesures de sécurité.  Sur ce, nous décidons de nous arrêter là pour aujourd’hui.  Il me rappellera dans la semaine (les appels sont à sens unique et se font au gré des moyens du détenu) et je me ferai un plaisir de vous partager nos échanges.  À la semaine prochaine !