Billet du 19 avril 2020

Par Stéphanie Mureau

​[Steve, 47 ans, papa d’une jeune fille de 15 ans, anciennement manager à la Stib et incarcéré pour la première fois depuis le mois de novembre en détention préventive à la prison de Nivelles. Ayant entendu parler de la chronique par le biais de son avocate, il veut apporter sa pierre à l’édifice. Se rendre utile en cette période où ils perdent leur temps à l’intérieur des murs.]

 

Mardi 14 avril, 17h18, je quitte mon balcon et range mon livre. En prenant mon téléphone, je m’aperçois que j’ai loupé un appel. Heure de l’appel : 17h17. Et merde. C’est le numéro générique qui apparaît lorsqu’un détenu essaie de vous joindre. Était-ce Steve ? Était-ce un autre potentiel correspondant qui a des choses à raconter depuis l’intérieur ? Je m’en veux. J’espère qu’il va rappeler. Je tente le tout pour le tout : j’essaie de rappeler le numéro, mais évidemment, je tombe sur le fameux répondeur automatique « le numéro que vous avez composé n’est pas attribué ». Eh oui, vous pouvez recevoir les appels des détenus mais pas les contacter vous-mêmes. J’espère que, qui que ce soit derrière cet appel, il va retenter le coup plus tard.

 

Mercredi 15 avril, 10h18. Je reçois un appel du même numéro. C’est bel et bien Steve. Il souhaite me remercier pour la carte que je lui ai envoyée grâce à la campagne de Bpost qui permettait d’envoyer des cartes postales gratuitement. « Ça m’a fait vraiment très plaisir, c’est vraiment très gentil de votre part ». Oui, on se vouvoie, c’est ce qui vient le plus naturellement et ça nous convient à tous les deux. Il m’explique qu’il ne sait pas quand la carte a été envoyée, car le courrier n’arrive plus de manière régulière pour le moment à la prison. « Comme partout hein j’imagine, tous les services sont impactés par le coronavirus ».

 

Il enchaîne en me racontant d’emblée qu’« ils » ont beaucoup libéré ces derniers temps, surtout en préventive. Beaucoup des détenus sont sortis, ce qui fait que l’ambiance est beaucoup plus calme à Nivelles. Il y a très peu de monde au préau, pendant la sortie quotidienne d’une heur. « Même les 3 ailes qui sortent au niveau des condamnés, tout est très calme. Il y a peu de monde qui ose sortir en fait ». Les agents portent tous des masques maintenant, mais pour la plupart, ce sont des masques artisanaux. Les servants aussi ont un masque, et des mesures ont été prises pour se tenir à distance. « Ceux qui vont au tribunal sont confinés après pendant 15 jours, et si leur duo veut pas être confiné avec, alors ils le changent de cellule ». Qui dit confiné, dit plus du tout de sortie au préau, ni de douche. Même le plateau repas doit être déposé sur une chaise à l’entrée pour éviter tout risque.

 

Au niveau de l’hygiène, elle reste malheureusement déplorable. Ils n’ont à nouveau plus de produit pour pouvoir nettoyer convenablement leurs cellules. « Je vous l’avais dit, hein, que l’hygiène c’est ce qui m’atteint le plus ici. Ben ça n’a pas changé (rires) ». Il est seul en cellule pour le moment, car son duo a été libéré aussi. « J’ai fait un mot pour avoir la paix et être un peu tranquille avant ma sortie, qu’on me mette pas avec quelqu’un. J’ai déjà eu 5 codétenus depuis que je suis ici, à chaque fois il faut s’adapter (…)». Je rebondis sur ce qu’il vient de dire. Quoi, il y a encore de nouveaux entrants ?! « Oui, apparemment ils font sortir des gens mais en font encore rentrer aussi. 3 nouveaux sont arrivés récemment. J’imagine qu’ils continuent à arrêter des gens ».

 

Récemment, 3 détenus ont été malades : 2 en préventive et 1 condamné. Les tests covid étaient cependant apparemment négatifs mais « ils sont assez discrets, on n’a pas beaucoup de nouvelles de ça. Ce serait juste une mauvaise grippe. S’il y a un cas ici, directement tout le monde va l’avoir. Une gardienne avec qui je parlais m’a dit que sa fille était infirmière en première ligne et son fils policier donc elle prend des mesures de sécurité mais si ça rentre en prison ça va aller très vite et ce serait une catastrophe ».

 

Steve pense qu’il aura son jugement mardi et qu’il pourra sortir de prison parce qu’il a déjà fait pas mal de préventive. Il est toujours très inquiet par rapport à sa libération : l’appartement qu’il devait avoir à la sortie n’a pas pu être libéré par le locataire, à cause du confinement. Il ne sait pas où il va aller s’il sort, il va probablement se retrouver à la rue. Il tente d’appeler les services à gauche à droite pour l’aider à se trouver un logement, au moins provisoirement. Il m’explique qu’ils ont reçu un « papier vert » avec un numéro de contact distribué beaucoup trop tard à la prison. En effet, la dame qu’il a eue au téléphone était toute surprise de l’avoir et a dit que l’action avait sauté car ils n’avaient pas eu de nouvelles pendant deux mois et qu’ils ont finalement organisé tout leur agenda en fonction…

 

Il a également reçu le numéro vert du dispositif relais et l’a appelé ce matin. Même chose ici : le papier expose une mise en place de l’action le 24 mars et il l’a reçu hier. Il a demandé ce qu’il pouvait ou ne pas faire quand il sort, ce qu’il peut faire surtout s’il se retrouve sans rien mais il n’a pas beaucoup de pistes de solutions pour le moment. Steve rajoute qu’il s’était quand même mis en ordre au CPAS de Tubize au cas où, mais il essaie de joindre la personne de contact et pour le moment, il n’y arrive pas.

Je lui propose de demander au Genepi quelques numéros de référence à lui transmettre, ce qu’il accepte directement. Grâce à la réactivité du Groupe de Travail de la Chronique carcérale en pandémie, je peux lui en fournir avant de prendre congé. Avant de raccrocher, Steve me fait part d’une chose qui m’émeut un peu : il n’a pas osé rappeler plus tôt parce que déjà, il n’aime pas le téléphone, mais en plus, il n’aime pas déranger les gens. J’essaie de le rassurer en lui assurant qu’il n’est pas question de dérangement et que ces appels nous sont précieux. Je lui demande enfin de ne pas hésiter à rappeler rapidement pour nous donner des nouvelles par rapport à sa situation, même à sa sortie s’il le faut.

 

Et finalement, en guise de conclusion de cet appel, ces mots qui réchauffent : « Merci en tout cas pour tout ce que vous faites. J’espère que ça va là dehors. Prenez bien soin de vous et de vos proches ».