Billet du 11 avril 2020

Par Noé Boever

À 23 ans, beaucoup de Belges vivent les plus belles années de leur vie. La fin des études, les sorties entre ami·e·s le week-end, l’insouciance qui précède l’entrée dans le milieu professionnel...

Si ce schéma un peu cliché ne correspond évidemment pas au vécu de chacun·e, il ne ressemble en rien à celui de Falhi.

 

À 23 ans, Falhi quitte son Algérie pour tenter de rejoindre l’Europe et en décembre 2017, quand il monte dans l’avion vers la Turquie, il est loin d’imaginer que deux ans plus tard, une pandémie frappera le monde entier. Et il est loin de s’imaginer que cette pandémie, il la vivra dans 9 mètres carrés, incarcéré à la prison de Namur.

 

Falhi est électricien industriel et son ami d’enfance Tarek, est lui fraîchement diplômé de son bachelier de génie chimique. Tous les deux, ils ont décidé de partir s’installer en Europe, en Belgique tout particulièrement. Loin de l’instabilité économique de leur pays où il est si difficile de trouver un travail. Mais pour un Algérien, l’aller simple vers Bruxelles n’est pas mince affaire.

 

Alors, direction la Turquie où les deux compères restent pendant un mois et essaient par deux fois de passer la frontière grecque. Par la mer d’abord, par la montagne ensuite. En vain. C’est par la Bulgarie qu’ils mettent le pied en Europe pour la première fois, c’est aussi là qu’à peine arrivés sur le territoire, ils découvrent leur premier centre fermé. En mars 2018, Falhi et Tarek reprennent la route et, après avoir traversé la Serbie en une semaine, ils posent leurs sacs à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine. « Quel accueil ! », se souvient Falhi. « Je m’attendais pas à être aussi bien reçu. Tous ces gens qui t’aident, te donnent à manger alors qu’ils ne te connaissent même pas. La Bosnie est, haut la main, l’endroit où je me suis le mieux senti. A posteriori, je me dis souvent que j’aurais du rester y vivre. »

 

Les gardes-frontières croates sont tristement réputés pour leur violence envers les personnes migrantes, nos deux compères en font cruellement l’expérience lorsqu’ils sont passés à tabac et dépouillés à la frontière croate. C’est donc de nuit, par les montagnes qu’ils atteignent la ville frontalière de Rijeka en Croatie, après 7 jours de marche, la peur au ventre, à éviter la police, les ours, les mines anti-personnelles et en slalomant entre les corps de ceux qui ont eu moins de chance qu’eux.

 

Traumatisés par l’expérience croate, nos voyageurs se dépêchent de quitter le pays et rejoignent l’Italie, après un bref passage dans un centre ouvert en Slovénie. En Italie, Falhi et Tarek se sentent enfin libérés d’un poids, le poids du regard des gens et de la police, plus habitués à croiser leurs faciès issus du Maghreb que ne l’est la population des Balkans. S’ensuit un voyage en train, vers Bâle, en Suisse d’abord, où ils introduisent leur première demande d’asile, et vers l’Allemagne, Fribourg où ils posent bagage et déposent une deuxième demande. Déposer un maximum de demandes d’asile, c’est ce qui leur a été conseillé pour éviter d’être expulsés, comme un filet de sécurité.

 

C’est en Allemagne que Falhi découvre la prison. Un jour, alors qu’il n’a plus de manteau et n’a plus un sou en poche, Falhi rentre dans le premier magasin venu et tente de s’enfuir en catimini, une veste sous le bras. Malheureusement, le vigile est attentif, la veste coûte 3000 euros, la police est intransigeante et Falhi passe 4 mois derrière les barreaux.

 

120 jours plus tard, après 6 mois d’avions, de bateaux, de marche, de trains, c’est en covoiturage que Falhi et Tarek arrivent à destination et mettent les pieds dans la capitale de l’Europe.

 

C’est à Bruxelles qu’ils feront leur vie. Le prochain billet y sera consacré.