Le journal du Genepi Belgique

Numéro 3- Automne 2020

prisons fissurées, vécus emmurés : les spatialitéS de la peine 

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L'EDITO du journal - Octobre 2020, n°3

 

Mars 2020 : la population du « dehors » fait l’expérience inédite pour notre temps d’un confinement prolongé. Les règles sont strictes : limitation drastique des contacts sociaux et des déplacements. Ne pas quitter les murs du domicile en dehors des raisons dites essentielles. A tort ou à raison, les parallèles avec l’enfermement fleurissent dans les écrits (journaux, analyses...) qui se multiplient.

Pendant ce temps, la situation des personnes incarcérées s’aggrave. Aux conditions (a)normales de réclusion s’ajoute la surdétention du confinement (Faria, p. 69). Tout contact avec l’extérieur est interrompu (quelques tentatives de rendre les rencontres télévisuelles apparaissent en juin...). Les déplacements intramuraux (dont les douches, les préaux, les activités extracellulaires) sont limités en-deçà du strict minimum, si pas tout à fait suspendus. Des émeutes éclatent, mais la colère et la détresse des détenu•e•s ne sera, une fois encore, presque pas entendue. A l’heure à laquelle nous écrivons ces lignes, si la population du « dehors » se voit imposer un couvre-feu quasi inédit depuis 1945 dans l’histoire des démocraties occidentales, le cours normal des visites familiales et parentales n’a toujours pas repris dans les établissements pénitentiaires du pays. A chaque tentative de reprise, les syndicats des agents menacent de préavis de grèves, voire de grèves effectives (1)

 

Pourtant, dans ce moment où une sensibilité à l’enfermement s’ouvre dans nos expériences communes, une possibilité de déflation carcérale est apparue. Pour faire face à la crise sanitaire en cours, les pouvoirs publics avaient enclenché un mouvement de libération provisoire de certaines catégories de détenu•e•s... (2) mouvement de déflation suivi d’un mouvement impressionnant d’inflation des incarcérations dès juin (3). Néanmoins, une brèche s’est ouverte, notamment en France où on parle d’une « occasion historique pour les prisons ». Comme si l’épidémie, qui ignore les frontières érigées par l’enfermement, entraînait une situation de fait qui impose de reconfigurer les imaginaires. Il était temps. 

 

La peine de prison se révèle de plus en plus pour ce qu’elle est d’abord : un espace matériel concret, un dispositif de briques et de murs. Il n’y a pas seulement un temps de la peine, il y a un espace. Avec sa face la plus brute, la plus directement violente : une cellule de 9 m2, fermée de l’extérieur, qui bouche tout horizon : « On pense d’abord à sortir des murs avant de penser au dehors » (Anonyme, p. 34). Fernand Deligny (4) le disait des enfants qu’on enfermait dans les asiles psychiatriques : on dit que certains hommes et certaines femmes sont invivables, et « alors, la société a tout prévu, et même des lieux oùù invivre le soit, prévu ». Où « [l]es murs sont des murs, les toits sont des toits » et où « les fenêtres ne sont pas tout à fait des vraies fenêtres ». Où souvent elles ne s’ouvrent pas. Que deviennent les yeux dans cet espace-là, « qui n’ont rien à voir que le temps qui passe ? » Quelles sont les vies que l’institution répressive tente de régir lorsqu’elle conçoit cet espace invivable ? Où on n’a plus la liberté d’ouvrir une porte par soi-même (Marco, p. 77). Où « le sol est désespérément plat » (cité par J. Englebert, p. 38). Que peut vouloir dire un « lieu de vie » où il n’y a pas d’air (Anonyme, 34)

 

Et pourtant, on ne pourra pas s’arrêter à dire de la prison qu’elle est un lieu dans lequel on ne peut pas vivre. Que dire alors de ces milliers de personnes qui malgré tout y vivent ? De toutes ces voix et de toutes ces vies qui insistent, résistent, s’adaptent, se révoltent, attendent, se font et souvent se défont ?

 

Si la prison se conçoit comme un monde clos, un espace qui se rend le plus imperméable possible à ses dehors, c’est en même temps un jeu permanent des frontières et des mouvements : mouvements à l’intérieur des murs, d’une cellule à l’autre, puis d’une prison à l’autre (Guillaume, p. 24). C’est les mouvements des professionnels qui entrent et sortent chaque jour (Pascal M, p. 63).

Les mouvements des proches dont toute l’existence gravite parfois autour des murs. C’est la régulation des mouvements dans les régimes de semi-libertés, avec leurs spatialités propres, où il est impossible de se dire ni « dedans » ni « dehors ». Les murs pour beaucoup dépassent leur matérialité bâtie et se prolongent dans le tissu urbain et technologique (Alter Echo, p. 84), voire à même la peau. C’est le paradoxe même, dans les discours carcéraux, de nouvelles injonctions à la mobilité à l’intérieur d’un espace conçu sur l’immuable, le statique, le toujours pareil. Où les prisons sont prises dans de terribles tensions : la recherche d’une plus grande normalité entre le dedans et le dehors, où il faudrait pouvoir vivre dans la prison selon les normes qui existent au-dehors : être autonome, mobile, responsable, adaptable. Et au final, ce doute extraordinaire qui s’installe : se dirige-t-on alors vers de la prison nulle-part, ou vers de la prison partout, par l’extension de dispositifs carcéraux à l’ensemble du social (C. Mincke, p. 20) ? Dans un tel cas, c’est un problème éminemment politique qui se pose à nous, de part et d’autre des murs : par où sortir désormais ?

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(1) Concernant la question de la grève des agents et de leurs rôles au sein de l’institution carcérale voir le sous-dossier grève dans le Nr.2 de La Brèche « Des peines et du travail ».

(2)  Genepi Belgique, « Carte Blanche : Prisons et santé, incompatible », L’Echo, 25 mars 2020. Disponible ici.

(3) O. Nederlandt, « Actualités en droit de l’exécution des peines privatives de liberté : un état de crise permanent ? », in F. Kuty et Ch. Guillain (coord.), Actualités en droit pénal et exécution des peines, Bruxelles, Larcier, 2020, p. 247.

(4) Théoricien critique, voire révolutionnaire, de l’institution psycho-médicale.

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