Chronique carcérale en pandémie

Quelques mesures de libération ont été prises pour faire face aux risques que la pandémie de COVID19 fait courir aux personnes qui vivent en prison. Mais ces mesures sont bien trop timides. Le Genepi Belgique s'en est ouvert dans une carte blanche le 23 mars dernier. Quoi qu'il en soit, maintenant il y a des milliers de personnes qui sont enfermées dans les prisons de Belgique sans accès à aucune sorte d'activité, sans accès à leurs proches, si ce n'est par téléphone quand ils n'ont pas encore épuisé les 20 euros de communication que l'établissement a mis à leur disposition. Sans accès non plus aux soins médicaux appropriés à leur situation. Or, il est de notoriété publique que la population carcérale est particulièrement vulnérable en matière de santé. Et par ailleurs, les commissions de surveillance, censées veiller sur les conditions de détention, n'entrent plus dans les prisons pour cause de confinement. Le Genepi Belgique a donc décidé de sortir la voix de détenus qui veulent témoigner de l'état des prisons en période de confinement.

Dans les billets qui suivent, certains termes sont propres au monde carcéral.

S'ils sont assortis d'une astérisque*, ils seront définis dans un lexique, en marge.

Sommaire :

26/3 - Avec Tony par Iseult Lorent

28/3 - Avec Gabi par Martina di Marco

1/4 - Avec Steve par Stéphanie Mureau

3/4 - avec Khaled par Martina di Marco

4/4 - Avec Steve par Stéphanie Mureau

7/4 - Avec Khaled par Martina di Marco

9/4 - Avec Steve par Stéphanie Mureau

11/4 - Avec Falhi par Noé Boever

14/4 - Avec Khaled par Martina di Marco

16/4 - Avec Gabi par Martina di Marco

19/4 - Avec Steve par Stéphanie Mureau

21/4 - Avec Falhi par Noé Boever

23/4 - Avec Steve par Stéphanie Mureau

4/5 - Avec Gabi par Martina di Marco

5/5 - Avec Steve par Stéphanie Mureau

6/5 - Avec Steve par Stéphanie Mureau

8/5 - Avec Steve par Stéphanie Mureau

12/5 - Avec Falhi par Noé Boever

13/5 - Avec Steve par Stéphanie Mureau

16/5 - Avec Khaled par Martina di Marco

Je suis un paragraphe. Cliquez ici pour ajouter votre propre texte et me modifier. C'est facile.

Billet du 7 avril 2020 par Martina di Marco du Genepi Belgique

« Qui a inventé le mot réinsertion ? »

[Il y a environ sept mois, Khaled intégrait la prison de Jamioulx pour ce qui sera sa première « longue peine ».

La liberté conditionnelle sera envisageable aux alentours d’octobre/novembre, il craint que ce délai ne soit allongé à cause des reports. Jamioulx, une prison qui fait parler d’elle ces dernières semaines et de laquelle il nous partagera son expérience.]

 

Il y a environ sept mois, Khaled intégrait la prison de Jamioulx pour ce qui sera sa première « longue peine ».  Il craint d’ailleurs que l’examen de sa demande de liberté conditionnelle, envisageable aux alentours d’octobre-novembre, ne soit retardé à cause des reports d’audience. Jamioulx, une prison qui fait parler d’elle ces dernières semaines et de laquelle il nous partagera son expérience.

 

À 27 ans, Khaled a déjà fait quelques (très) courts séjours en prison, toujours à Jamioulx.  Il est incarcéré pour des faits de roulage, il n’a jamais renversé ni blessé personne.  Pas non plus de délit de fuite.  Plutôt de l’administratif, cependant, sa peine étant supérieure à trois ans, l’option du bracelet électronique, dont il avait déjà bénéficié par le passé, n’en était plus une.  Il a, à l’extérieur, un enfant de 4 ans.  Une compagne.  Il avait aussi un boulot.  Je dis ‘avait’ parce que, bien que son patron essayait de lui garder sa place au chaud jusqu’à sa sortie, la situation actuelle compromet ce plan.  S’il n’est pas dehors d’ici la fin du confinement, tout du moins.  Khaled espérait qu’on lui octroierait la possibilité de sortir le temps de la pandémie. Il a fait une demande d’interruption de peine, celle-ci a été refusée.  Il a également tenté sa chance avec une demande de grâce royale. : aux deux lettres envoyées, une assez sommaire, l’autre beaucoup plus argumentée, il reçoit un avis négatif bref et à peine justifié.

Dès le premier appel, durant lequel il a parlé 45 minutes presque sans interruption, Khaled semblait avoir un tas de choses à redire sur la prison (à Jamioulx) et sur la Justice en général. Les agents pénitentiaires ont d’ailleurs repéré sa hargne et son sens aigu de la justice.  Certains lui ont même conseillé de se présenter pour faire partie de l’organe de concertation des détenus.  « Parce qu’ici on doit fermer sa gueule et suivre (…) ils [les agents] disent ‘toi, tu peux faire changer quelque chose’ ».

Il est temps que le problème soit pris au sérieux.  Que le ministre vienne voir sur le terrain « mais bon, le ministre de la justice… (…) Faut mériter son salaire, moi, au resto, si je fais pas bien mon boulot, je suis viré, lui… ».  Le problème est très clair aux yeux de Khaled.  La prison ne peut pas suivre.  Elle est incapable d’assumer la tâche qui lui est confiée.  « S’ils n’arrivent pas à assumer des détenus en prison, qu’ils ne les mettent pas pour des conneries en prison.  Je suis là pour roulage, j’ai tué personne, pas de délit de fuite… (…) Tu m’as mis en prison, donc assume-moi, ne me laisse pas comme un chien.  Moi, dehors, je m’assume ». 

Quand il voit l’effet qu’a l’incarcération sur sa vie, il se demande : « Qui a inventé le mot réinsertion ? ». Dehors, Khaled avait donc un travail.  Même lorsqu’il était sous bracelet électronique, il subvenait à ses propres besoins.  À ceux de son enfant.  Son patron a rédigé une attestation en sa faveur.  Il n’a jamais rien eu à lui reprocher, pas un retard. « Ici », par contre, « je perds ma vie, j’ai un garçon de 4 ans, j’ai un travail, je vais tout perdre ».  Quand est-ce que dans tout ça on mise sur la réinsertion ?  « Quand je vais sortir, je fais quoi ?  Je vais au CPAS, je ne me casse plus la tête… et je travaille au noir.  Ils me prendront et je leur dirai « souvenez-vous quand j’avais un travail’… j’ai plus la force » !

Il lance donc une invitation au ministre et au Roi.  Qu’ils viennent sur le terrain, qu’ils viennent écouter les détenus.  Au Maroc, le roi ferait des visites chaque mois dans des prisons du pays.  Ici, même répondre à une lettre ils ne font pas.

 

Billet du 13 mai 2020 par Stéphanie Mureau du Genepi Belgique

 

​[Steve, 47 ans, papa d’une jeune fille de 16 ans, anciennement manager à la Stib et incarcéré pour la première fois depuis le mois de novembre en détention préventive à la prison de Nivelles. Ayant entendu parler de la chronique par le biais de son avocate, il veut apporter sa pierre à l’édifice. Se rendre utile en cette période où ils perdent leur temps à l’intérieur des murs.]

 

Steve m’a appelée un jour plus tôt que d’habitude aujourd’hui. Il n’a toujours pas le moral, il a une petite voix et il ressasse son jugement. « Ça me ronge parce que ça touche beaucoup de choses, ça touche vos croyances, je croyais quand même fort en une certaine justice et ça me pose un gros problème parce que j’ai vraiment été condamné à l’aveugle, pour des choses que je n’ai pas faites et je suis obligé d’accepter pour ne pas avoir pire ».

 

Il n’a plus été au préau depuis une semaine, seule « activité » pourtant encore permise en ce moment. Il sortait tout le temps au préau au début et maintenant plus, il n’en voit plus l’intérêt. En plus, un haut gradé de la prison qu’il aimait beaucoup est venu avec 3 autres personnes fouiller sa cellule. Ils soupçonnent toujours Steve de dissimuler un GSM. Il pense que c’est lié à l’épisode de fouille survenue quand il était servant, qu’il a évoqué dans un précédent billet. « Ce qui m’a fort étonné, c’est qu’ils m’ont même pas parlé. Ils m’ont fait sortir de ma cellule, m’ont fouillé, ont fouillé la cellule puis m’ont fait rentrer sans un mot. Et j’ai rien demandé parce que je suis blasé. Je m’en fous en fait, et je crois qu’ils l’ont compris, je cherche pas la misère. Mais ça a été dur après, j’ai eu un gros coup. Parce que le chef je l’aime beaucoup, et il est venu après à la « baouette »1, il a soulevé la fenêtre tout doucement pour regarder dans la cellule et j’étais justement de l’autre côté à regarder au même moment. Nos regards se sont croisés et il a vite refermé. Ça m’a touché que ce gars que j’aimais bien soit rentré comme ça sans rien me dire ».

 

Bonne nouvelle par contre, ils ont enfin mis les visites par vidéoconférence en place à la prison de Nivelles. Nous regrettions justement lors d’un précédent appel l’absence de réaction quant à l’initiative d’un détenu sur ce plan de visite virtuelle. Le problème, c’est qu’il s’agit en partie d’un cadeau empoisonné. Steve s’explique : « Ils ont fermé la liste de visiteurs pour le moment donc c’est accessible qu’à ceux qui avaient déjà des visites ». Donc lui par exemple, qui ne voulait pas que sa fille vienne le voir en prison pour ne pas lui imposer cet environnement malsain, il ne peut pas non plus la voir en vidéoconférence car elle n’est pas inscrite sur la liste des visiteurs. « C’est réservé à ceux qui étaient déjà indiqués sur la liste avant. Mais en plus, ça ne peut être qu’une seule personne par détenu et ça doit toujours être la même qu’on appelle. Après, lors de l’appel d’autres personnes peuvent être présentes mais c’est obligatoirement la même qui doit recevoir les appels vidéo et elle doit être déjà inscrite ». Cela nous semble bien triste pour les détenus qui, comme Steve, refusaient de faire venir des proches à la prison et se retrouvent maintenant privés de voir virtuellement des visages familiers qui auraient pu leur mettre un peu de baume au cœur en cette période.

 

Steve me parle ensuite de l’état des cellules à Nivelles. Personnellement, il n’est pas trop mécontent. Les cellules sont hermétiques, ils n’ont pas de soucis de bestioles. En temps normal, les agents sont « assez cool » parce qu’ils les laissent parfois repeindre leurs cellules s’ils le veulent (il y a des graffitis faits par les détenus sur les murs). Par contre, les armoires c’est une catastrophe, il n’y a la plupart du temps plus de portes. Ils n’ont donc aucun moyen de protéger leur maigre réserve de vêtements des éventuelles odeurs, de tabac ou de nourriture par exemple. Steve relativise : « C’est un peu la faute des détenus ça, s’ils abîmaient pas les fournitures, on aurait du matériel en bon état. Mais quand ils pètent des câbles, ils tapent dans tout et abîment et c’est pas remplacé ».

Il a par contre remarqué un problème avec les toilettes dans certaines cellules : il a connu une cellule où la toilette fuyait et personne n’est venu la réparer. Connaissant les dimensions de l’espace de vie des détenus, ils avaient souvent les pieds dans l’eau. Il y avait aussi une cellule pour les entrants où la toilette était carrément bouchée et débordait. « Ils savent même pas aller à la toilette alors qu’ils arrivent tout juste en prison et sont tout déboussolés ». Même si c’est une cellule où les entrants ne restent généralement pas longtemps, Steve trouve ça honteux.

Toujours en rapport avec l’état de la prison, Steve me raconte que les détenus jettent beaucoup de trucs par les fenêtres de leurs cellules. Des détritus, des restes de nourriture… et quand c’est l’été, il imagine que ça doit sentir bien mauvais dans les cellules d’en bas dont les fenêtres donnent sur la cour, à cause de tous ces déchets jetés sur le préau. Il trouve cependant que la prison fait des efforts quand même : ils ont par exemple monté une équipe chargée de nettoyer le préau régulièrement.

 

Steve nous l’avait appris lors de son premier billet : ils ont droit normalement à du produit une fois par semaine pour nettoyer le sol de leur cellule, le lavabo et la toilette. « Mais depuis que je suis là, j’en ai reçu peut-être deux-trois fois et depuis plus rien ». A la place, il utilise donc du liquide vaisselle qu’il achète lui-même à la cantine. « Moi je ne cantine pas beaucoup car j’ai pas beaucoup de budget et certains produits ont beaucoup augmenté ces derniers temps mais j’imagine que c’est parce que la prison n’arrive plus à obtenir les produits de base et qu’ils doivent acheter des marques plus chères ».

Je lui demande alors s’il a finalement su faire passer le sac d’aliments qu’il voulait donner au détenu de la cellule d’à côté. « Oui j’ai réussi, j’ai attendu qu’un agent que je considère comme un bon gars soit en service. Il est un peu indifférent, mais pas méchant donc je lui a demandé et il a pris le sac pour le passer à l’autre. Je voulais me débarrasser de plein de choses et finalement je lui ai fait un sac pour dix ans je crois (rires) ».

 

Notre appel se termine un peu abruptement. Steve doit surveiller son budget, et il ne lui reste plus grand chose. Il précise quand même que ça lui fait du bien moralement de me parler. Il n’y a pas beaucoup de conversation en prison, et en plus il se sent utile en témoignant. « Je vous promets que je vous rappellerai mardi prochain, si ça vous convient ». Puis, « prends bien soin de toi en tout cas Stéphanie ». Je vois dans ce tutoiement que nous franchissons une étape de plus dans ce lien que nous tissons depuis quelques semaines maintenant, et j’en suis touchée.

 

1. J’ai peut-être mal compris ou orthographié ce mot. Baouette selon Steve est le surnom du judas de la porte qui permet à l’agent pénitentiaire de voir à l’intérieur de la cellule sans ouvrir sa porte.

Lexique

Aile : Partie de l'espace cellulaire d'une prison qui est isolée de toutes les autres. Facile à repérer sur les prisons panoptique du genre Ducpétiaux, elles chacune des branches architecturales de l'établissement.

Barreautage : frapper sur les barreaux.

Billet de rapport : moyen de communication interne des détenus avec les services de la prison et les services extérieurs. Il s'agit d'un formulaire papier à remplir. Il existe sous forme informatique dans les prisons pourvues d'un réseau d'ordinateurs. La barrière de la langue et la fracture numérique font le reste.

​Cantine : centrale d'achat par laquelle les détenus ont accès à certains produits acheté en supermarché.

Caisse d'entraide des détenus (CED) : dite vulgairement "le social", la CED octroie mensuellement une petite somme aux détenus indigents pour qu'ils puissent payer la redevance télé, quelques appels téléphonique et obtenir quelques biens de la cantine. Cette caisse est constituée par une majoration des prix de la cantine pour tout le monde.

Détention préventive : emprisonnement de personnes, présumées innocentes, qui attendent leur jugement. Entre un quart et un tiers des détenus sont en détention préventive.

Régime fermé : cf. § sur Régime ouvert.

Régime ouvert : légalement on dit "régime communautaire" ou "semi-communautaire". D'après la loi de principes pénitentiaire de 2005, c'est le régime normal de détention. Les cellules doivent rester ouvertes (et si elles sont fermées c'est uniquement à l'initiative de leurs occupants) pendant la journée ou la moitié de la journée. Il s'oppose au régime fermé (légalement dit "régime cellulaire") où les cellules sont fermée H24.

SAD : Service d'Aide aux Détenus, association qui intervient en prison pour apporter une aide psychosociale, parfois juridique ou socioculturelle.

Section : étage d'une aile de détention. Généralement, les activités et les mouvements de groupes de détenus sont organisés par section.

Servants : détenus qui travaillent pour l'établissement pénitentiaire (nettoyage, réfection, distribution du courrier ou de la nourriture...).

SPS : Service Psycho-Social interne de la prison. Qui combine maladroitement une mission de soutien aux détenus et une mission de contrôle en vue d'accorder ou non des permissions de sorties, des congés pénitentiaires ou des libérations conditionnelles.

 

Billet du 12 mai 2020 par Noé Boever du Genepi Belgique

A la prison d’arrêt de Namur, Falhi rencontre Gabi, son codétenu. Hier inconnu, c’est désormais avec lui qu’il passera l’entièreté de son temps, de jour comme de nuit. Alors, Falhi espère bien tomber. Par chance, le courant passe rapidement entre les deux hommes qui comprennent vite que la vie leur sera moins dure s’ils peuvent compter l’un sur l’autre. Et puis, chance dans la malchance, Falhi est incarcéré dans l’aile rénovée dans la prison, au contraire de Tarek. Les deux potes, partis ensemble d’Algérie il y a 2 ans et hier encore inséparables ne se voient plus qu’une petite heure par jour quand Falhi profite de son préau pour aller prendre des nouvelles de son ami d’enfance, en bas de la fenêtre de sa cellule. Un avant-goût de distanciation physique, déjà.

 

Coupé dans son élan, Falhi ne s’effondre pas pour autant. Volontaire et bien décidé à s’intégrer en Belgique, à mettre son diplôme à niveau et à trouver un travail, Falhi veut profiter de son temps « à l’ombre » pour améliorer son français, au contact de Gabi et des cours de français prodigués par la prison. Mais après une dizaine de jours, un virus venu de Chine vient perturber les plans  de notre néo-étudiant. Les détenus, déjà confinés, se voient appliquer les mêmes règles que le monde extérieur. Les cours, et l’entièreté des activités et des visites sont suspendues jusqu’à nouvel ordre. Heureusement, Falhi peut compter sur un codétenu de qualité. Bien conscient des difficultés rencontrées par son compagnon d’infortune, Gabi lui donne cours, tous les jours. Du français, bien sûr mais pas que. Il faut dire que Gabi prépare un jury central, pour enfin être diplômé du CESS qu’il n’a jamais obtenu, lui qui a arrêté l’école trop tôt. Alors pendant qu’il étudie les maths, et l’histoire dans des livres empruntés à la bibliothèque de l’établissement, Gabi tente de vulgariser au maximum pour permettre à Falhi de suivre et de se mettre, lui aussi à niveau. L’exercice est d’autant plus intéressant que ce cours d’histoire que Gabi lui apprend ne ressemble en rien à ce que Falhi a appris en Algérie. Falhi s’imprègne donc d’un monde nouveau, fait de Moyen-Âge, de Révolution française et de siècle des Lumières. Sans rien renier de ce qu’il a appris par le passé, il est heureux et curieux de découvrir cette autre facette de l’histoire qui ne lui a jamais été enseignée. Il faut dire qu'en Belgique on n'entend pas non plus parler de l'Histoire qu'on enseigne en Algérie...

 

Ensemble, les deux hommes construisent une ligne du temps de 2-3 mètres en collant ensemble des feuilles A4, qu’ils collent sur les murs de la cellule afin que Falhi puisse l’étudier plus facilement.

 

Le reste du temps, les deux jeunes hommes le passent devant leur petite télévision, où un abondant flux d’information aussi addictif qu’anxiogène les tient au courant de l’évolution en direct du Covid-19 qui touche la Belgique et le monde entier. Mais sur les chaînes belges, pas un mot de la situation en Algérie évidemment. Et comme les détenus n’ont pas accès à Internet, c’est en zappant sur un télétexte qu’on pensait obsolète et disparu que Falhi glane par-ci, par-là des informations sur la situation en Afrique. De temps en temps, il passe un coup de téléphone en Algérie pour prendre des nouvelles de sa famille. Mais la connexion, déjà chère entre deux numéros belges, est hors de prix pour les appels internationaux et Falhi ne peut décemment pas demander aux membres de sa famille de lui envoyer de l’argent, eux qui peinent déjà à boucler leurs fins de mois, à 2000km de là et qui ne savent même pas qu’il est en prison. Trop gêné par sa situation, et de peur de leur faire honte, il leur fait croire qu’il est en centre fermé. Falhi s’en veut beaucoup. Il a voulu partir, trouver du travail et son bonheur ailleurs et il est aujourd’hui coincé entre 4 murs, enfermé à cause de quelques conneries évitables. Après un mois d’incarcération, Falhi décide finalement de dire la vérité à ses parents : il n’est pas en centre fermé mais incarcéré à Namur en attente de jugement. Et en attendant, heureusement, il a Gabi qui l’aide au quotidien et qui lui a fait découvrir Koh Lanta, leur rendez-vous incontournable du vendredi soir, comme une parenthèse de 2 heures dans leur vie de double-confinés.

Billet du 8 mai 2020 par Stéphanie Mureau du Genepi Belgique

​[Steve, 47 ans, papa d’une jeune fille de 16 ans, anciennement manager à la Stib et incarcéré pour la première fois depuis le mois de novembre en détention préventive à la prison de Nivelles. Ayant entendu parler de la chronique par le biais de son avocate, il veut apporter sa pierre à l’édifice. Se rendre utile en cette période où ils perdent leur temps à l’intérieur des murs.]

 

Mardi 28 avril. Steve a reçu une réponse. Il sortira normalement mi-juin. Il doit en effet attendre le délai d’appel du jugement. Il ne veut pas faire appel du jugement même s’il conteste encore certains éléments. Il craint d’être jugé encore plus sévèrement. Mais il a horreur de l’injustice. Il assume ce qu’il a fait, mais là, il doit subir des conséquences et assumer pour des choses qu’il n’a pas faites. Et il devrait l’accepter pour ne pas passer plus de temps en prison, en attendant un nouveau procès et parce qu’il se doute que le résultat serait encore pire ! « Je sais pas si c’est vraiment de la justice tout ça. Être puni et se punir soi-même pour éviter d’être puni encore plus, je trouve pas que ce soit de la justice ». Etre pénalisé pour ce qu’il a fait, d’accord, mais être pénalisé en plus pour ce qu’il n’a pas fait, et devoir trainer ça toute sa vie derrière lui, ça le dérange très fort. « C’est ce qui m’effondre le plus, j’ai l’impression que je vais repartir dans une vie où toutes mes valeurs ont été bafouées. Ce que j’ai fait est inadmissible, au niveau de mes valeurs, de ce qu’on m’a appris. Mes principes, je les ai transgressés, ça va déjà être difficile à vivre avec ça ».

 

Il se sent très seul pour le moment, un détenu à qui il s’est beaucoup attaché dans la section des préventives a été condamné et rejoindra bientôt l’aile des condamnés. Il a déjà commencé à travailler en prison, donc Steve le voit moins. « Faut pas s’attacher en fait. C’est quand on s’attache qu’on souffre ». Je lui fais remarquer que c’est triste, ce qu’il me dit là. « C’est triste mais c’est vrai, si on s’attache pas on n’a pas de raison de souffrir ». Il n’a pas voulu sortir au préau aujourd’hui, parce qu’il n’avait pas le moral. Ça fait plusieurs jours qu’il déprime. Heureusement, il s’occupe quand même un minimum : l’aumônier a demandé au groupe de participer à un projet, de faire un petit travail, alors Steve a fait un dessin. Il a choisi de dessiner la fenêtre de sa cellule. L’aumônier va faire un petit recueil avec le travail de chaque membre du groupe. C’est une manière de rester en contact, de garder du lien. Ce groupe lui a permis de créer du lien, d’avoir plus de contact, de sortir encore un peu plus de sa cellule. Il le dit : « avec l’aumônerie, j’ai rencontré des gens à qui j’aurais jamais parlé sans ça ». L’aumônerie se rassemble le lundi pour les préventives, mais les groupes de parole regroupent les condamnés et les détenus en préventive. Ça lui manque beaucoup depuis le début du confinement. Ils aident beaucoup et fournissent du matériel. C’est à eux qu’il a demandé de quoi dessiner.

 

À Nivelles, en journée, le tarif téléphonique est cher. Une fois qu’on passe une certaine heure en soirée, il pense que le tarif est réduit. Il ne sait pas me dire combien il paie exactement. Seulement, si on n’a pas d’argent, on n’a pas accès au téléphone. Les téléphones sont en cellule. Depuis le début du confinement, chaque détenu a reçu 20€ puis 10€ puis 10 € à nouveau pour compenser l’absence de visites. Le seul autre moyen de contact est le courrier. Et encore, il faut pouvoir payer les timbres.

 

Concernant son jugement, sa fille lui a également dit de ne pas faire appel. « Elle souffre très fort de la séparation de ses parents, elle avait 6 ans quand c’est arrivé. Et je lui cause des soucis encore en plus, je lui ai fait mal au cœur. Le fait d’être en prison, ça lui plait pas. Donc elle m’en veut et elle me le fait comprendre. Autant on dit parfois de moi que je suis très dur quand je parle, autant elle l’est vraiment très fort aussi ». Elle ne voit pas l’intérêt d’être en prison. Elle ne comprend pas comment il a craqué et atterri là à son âge. Elle lui en veut beaucoup pour ça. Pour sa sortie, normalement il retrouvera son appartement au mois de juin. Il est moins inquiet car il sait maintenant plus ou moins quand il sortira, donc il peut mieux s’organiser.

 

On parle ensuite un peu des mesures de déconfinement prévues. Du fait que, comme on le craignait, on fait passer l’économie avant les relations humaines. « Cette année 2020, on ne va pas l’oublier, elle va rester dans l’histoire. C’est impressionnant, c’est quelque chose qu’on n’a jamais vécu. Personne n’est au point, ça cafouille, ils ont peur. C’est impressionnant de voir le gouvernement être dépassé comme ça ».

 

Il revient sur l’histoire du papier vert reçu en retard, dont il nous avait parlé dans un billet précédent. Ce papier provenait en fait du CPAS de Nivelles et n’avait rien à voir avec le confinement. Il proposait aux détenus, à partir du 6/01, d’entrer en contact avec des assistant(e)s sociales/sociaux, qui viendraient ensuite les rencontrer au parloir à partir du 14/01. Ce n’est que 2 mois plus tard que les détenus de Nivelles ont reçu ce papier mais l’initiative du CPAS avait coulé entretemps.

 

En parlant d’initiative, celle du détenu qui avait proposé un plan de visites par vidéoconférence avant sa sortie est restée sans suites. Il avait détaillé tout un système horaire par aile, par section et même par détenu. Je trouve cela bien dommage. Steve renchérit : « Vous savez, dans la société de tous les jours, on est déjà de trop. On embête tout le monde. Avec tout ce qui se passe en plus maintenant, on est vraiment la dernière roue du carrosse. Si encore en plus ils devaient penser à notre confort…». Steve ajoute qu’il est révolté aussi par la situation dans les homes. Il trouve honteuse la manière dont on a « laissé mourir les personnes âgées toutes seules. (…) Et après on va reprendre une vie normale ? Moi ça me tue ». Il voit les prisonniers souffrir, il souffre lui aussi mais par rapport à ces vieilles personnes, il trouve que ce n’est rien du tout.

 

Un petit blanc apparaît dans la conversation. Steve le brise après quelques secondes : « On ne parle que de malheurs quand même (rires). Il faut être positif ».

 

Il m’explique qu’il a cru récemment qu’on allait supprimer le préau parce qu’un des détenus avait « fait un mouvement » tout seul. Apparemment, on voulait lui mettre quelqu’un avec lui dans sa cellule et ça lui plaisait pas. Steve en était malade. Le préau, c’est tout ce qu’il leur reste.

Steve enchaîne en me racontant qu’il a été servant à la prison. Peu après son arrivée, il s’était proposé pour nettoyer bénévolement le préau parce que c’était une catastrophe, mais ça a été refusé. Ensuite, ils lui ont proposé d’être servant. Mais ça c’est fini parce qu’ils l’ont accusé d’avoir un téléphone portable dans sa cellule. On les a déshabillés, lui et son codétenu, dans la douche pour les fouiller. Ils ont ensuite été séparés, et ils ont dit à son duo que ce n’était pas lui qui était visé. Il est allé voir la cheffe qui l’accusait, et il l’a trouvée très agressive. Il lui a demandé de lui expliquer d’où venaient ses soupçons, mais il n’a pas eu de réponse. Il a donc démissionné. Cette histoire a créé des tensions avec son codétenu qui lui en a voulu parce qu’il aurait préféré qu’il fasse profil bas. Sauf que sous prétexte qu’ils voient tout le monde en étant servant, Steve se sentait visé, dans le collimateur. Et pourtant, « le travail c’est gai parce que la cellule est ouverte souvent dans la journée, on bouge, et surtout on se rend utile et on apporte de l’aide aux autres. Je m’occupais surtout des détenus « du bas », c’est-à-dire les entrants ».

 

Steve conclut finalement sur ces mots « Voilà les petits malheurs de la prison » (rires).

Billet du 6 mai 2020 par Stéphanie Mureau du Genepi Belgique

​[Steve, 47 ans, papa d’une jeune fille de 16 ans, anciennement manager à la Stib et incarcéré pour la première fois depuis le mois de novembre en détention préventive à la prison de Nivelles. Ayant entendu parler de la chronique par le biais de son avocate, il veut apporter sa pierre à l’édifice. Se rendre utile en cette période où ils perdent leur temps à l’intérieur des murs.]

 

Cette semaine, Steve ne m’a pas appelée mardi, comme il en a pris l’habitude. Après avoir une nouvelle fois loupé son appel le jeudi, il me rappelle le vendredi matin, le 24 avril. La raison de ce « silence » de plusieurs jours ? Il a reçu son verdict mardi. Steve a appris qu’il était condamné à 1 an ferme + 3 ans avec sursis. Il en a été choqué, car il ne s’attendait pas à une peine aussi sévère. Il pensait faire appel de ce jugement, mais son avocate lui a fortement déconseillé, donc il hésite fortement. En effet, il risque plus gros s’il conteste la décision. Et puis, ayant déjà fait plus de 5 mois de préventive, il pourra bientôt être libéré. Faire appel, c’est se tirer une balle dans le pied en quelque sorte, puisque ça l’obligera à rester encore en prison le temps du procès d’appel.

 

Steve m’avoue avoir eu un coup dur parce qu’il a été condamné pour certaines choses qu’il n’a pas faites. Apparemment, certains faits reprochés étaient contestés mais ont quand même été retenus par la juge. En conséquence, il n’a pas mangé de la journée le jour où il a reçu son verdict. Il en était dégoûté : « Je me suis dit, quand on fait les choses il faut assumer, mais je trouve pas ça normal de devoir assumer des délits que je n’ai pas commis sous prétexte que je risquerais de faire plus de prison en faisant appel ». Faire appel ne tourne effectivement pas toujours en faveur du condamné.

 

Depuis le début de son affaire, il a senti que tout le système judiciaire était contre lui. Selon lui, l’instruction a été faite entièrement à charge. La présomption d’innocence ? Aux oubliettes… Il s’explique : « Avant que ça ne devienne tendu avec ma femme, j’avais discuté avec ma fille pour envisager qu’elle choisisse quand elle viendrait me voir, sans plus devoir respecter la garde alternée à la lettre. Mon ex compagne, sa maman, était d’accord ». Après tout, sa fille était déjà en pleine adolescence, et le domicile de sa maman était bien plus proche de son école, ce qui lui facilitait les trajets. Steve préférait qu’elle puisse venir le voir quand elle en avait envie, et non plus par obligation. « Ça m’a été reproché parce qu’au procès, ils ont dit que ma fille ne voulait même plus venir chez moi parce que j’étais beaucoup trop sévère avec elle, or ça c’est faux ». Il reconnaît être strict par rapport aux études, qu’il l’a toujours poussée et ne sait pas s’il utilise les bonnes méthodes. « Mais ils ont tourné ça en disant qu’elle voulait s’éloigner de moi à cause de mon tempérament ».

Steve est las. « J’avais un dossier de merde. Chaque élément pris individuellement et sorti de son contexte était presque indéfendable. Ils ne m’ont pas écouté, dès la juge d’instruction j’étais grillé… ».

 

Steve continue : « J’ai pété un câble, c’était pas excusable de toute façon. Je n’arrive pas à me défendre parce que ce que j’ai fait, c’est juste pas excusable. Mais il y avait un contexte autour qui n’a pas du tout été pris en compte. J’ai du mal à parler de ma vie personnelle et lors de ma déposition à la police, ça a été pris pour de la minimisation des faits. C’est minant quand on voit que je n’ai pas été écouté et que tout a été fait à ma charge ».

 

Ce qu’il dénonce, c’est que « les faits qui se sont passés, je les reconnais en partie, mais on m’a piégé. Ça a été fait selon un processus bien précis. J’ai voulu m’expliquer là-dessus, mais on ne m’a pas laissé parler. Pour moi, le procès n’a pas été contradictoire. Je sentais qu’on était contre moi dès le départ. La présomption d’innocence, ils sont passés à côté ». Il est écœuré, il n’a plus envie de se battre.

 

« Vous savez, je suis quelqu’un de très rangé, j’ai 47 ans, 48 en septembre. J’ai travaillé 26 ans, après avoir fait l’armée. J’ai eu plusieurs couples sans problème, ce qui est arrivé l’année passée ce n’est pas arrivé par hasard. C’est intéressant d’analyser le processus pour voir comment les choses se développent et voir comment ça aurait pu être évité ». Selon lui, il était fou amoureux de sa femme, et cela a joué dans ce qui a déclenché chez lui autant de hargne. Il a fait une expertise psychologique et psychiatrique à la demande de la juge, qui a révélé qu’il n’était pas un danger. « C’est juste que je sois puni, la faute elle est là. Mais le contexte qui fait que c’est arrivé et le fait d’avoir le sentiment de ne pas avoir été jugé normalement, et que des préventions ont été retenues alors qu’elles sont fausses, ça j’ai du mal à digérer ».

 

Il me confirme ensuite que l’appartement à Drogenbos dont il nous parlait dans un précédent billet, c’est le sien, il en est propriétaire. Il ne perçoit plus les loyers pour le moment parce que sa femme est aussi sur le bail et s’est arrangée avec les locataires. Il espère pouvoir récupérer cet appartement à sa sortie, afin d’avoir un logement. Par rapport à sa libération, il ne sait pas trop quand il sortira. Il pensait qu’il serait libéré dès réception de son verdict, car il a déjà fait presque la moitié de l’année ferme à laquelle il a été condamné. Mais il a entendu quelque part qu’il devait en fait attendre l’écoulement du délai d’appel avant de pouvoir sortir. Il attend confirmation de son avocate.

 

Avant de raccrocher, on en vient à parler du possible déconfinement et de nos familles. Le Conseil national de sécurité doit en effet se tenir aujourd’hui, et je lui dis que j’espère qu’ils mettront l’accent sur l’humain. Steve n’y croit pas beaucoup : « C’est pas pour les gens qu’ils vont rouvrir, c’est pour les entreprises et l’économie. La pression de l’argent est trop forte, et même les gens commencent à en avoir marre, on le voit bien même ici ». Il me demande si ce n’est pas trop difficile pour moi d’être éloignée de ma famille. Je suis touchée qu’il me pose cette question, lui qui est enfermé et dont les seuls contacts avec l’extérieur se résument à quelques appels téléphoniques. Je lui réponds que si, quand même, et que j’espère vraiment que dans les mesures qui seront prises par le gouvernement, la famille et les relations sociales seront au centre…

On se quitte sur quelques mots d’encouragement.

Billet du 5 mai 2020 par Stéphanie Mureau du Genepi Belgique

​[Steve, 47 ans, papa d’une jeune fille de 15 ans, anciennement manager à la Stib et incarcéré pour la première fois depuis le mois de novembre en détention préventive à la prison de Nivelles. Ayant entendu parler de la chronique par le biais de son avocate, il veut apporter sa pierre à l’édifice. Se rendre utile en cette période où ils perdent leur temps à l’intérieur des murs.]

 

(…)

« Le problème ici c’est que si on réfléchit trop à son histoire, on recule. Donc il faut aller de l’avant et après, voir comment on aurait pu réagir autrement, situer sur le parcours ce qui a été décisif ». Ce n’est pas la première fois que Steve m’évoque le côté anxiogène de l’enfermement. Broyer du noir, ressasser encore et encore les faits, se gonfler de négativité, d’amertume voire même de haine, c’est le quotidien de nombreux détenus.

 

Heureusement, Steve a trouvé un échappatoire à ces pensées toxiques. À l’aumônerie, dont il nous avait déjà parlé dans son premier billet, il a pu se confier et entendre les histoires des autres. Il décrit ces réunions comme un petit havre de paix. Pour l’instant, les rencontres sont suspendues, mais ils continuent à s’écrire avec l’aumônier. C’est un lieu où les détenus partagent leurs maux. Il me rapporte une petite anecdote : il a conseillé à l’un des participants qui semblait souffrir de l’absence de lien avec un membre de sa famille, de lui envoyer une lettre. « Je lui ai dit qu’il avait rien à perdre. Vous voyez, ce que je ne fais pas moi-même, je peux quand même le conseiller aux autres (rires) ». Cela fait partie du positif qu’il retire de cette expérience.

 

Steve embraye. Il a beaucoup changé depuis qu’il est en prison, il en retire beaucoup de positif même en l’absence de travail thérapeutique, qui pour rappel, lui avait été refusé. Il pense cependant que d’autres moyens que l’incarcération auraient pu arriver au même résultat, et sans tout le côté négatif de la prison. Je ne comprends pas bien ce qu’il veut dire. Il précise qu’il y a des choses qu’ils sont obligés d’apprendre en prison, par la force des choses. À l’extérieur par contre, ils n’ont pas toujours la volonté de faire les choses, ou en tout cas, ce n’est pas avec la même intensité car il n’y a pas que cela dans leur tête. Voyant que j’ai toujours du mal à saisir ce qu’il veut dire, il prend un exemple : « j’ai toujours aimé le minimalisme, j’ai toujours voulu apprendre à vivre avec le strict minimum, sortir de la haute consommation et tout ça. Eh bien, en prison, j’ai pas le choix. On se rend vraiment compte de la valeur d’un bout de papier, d’un gant de toilette,… ». Il se souvient encore qu’à son arrivée, il a dû attendre deux semaines pour avoir un coussin. Tout a de l’importance en prison. Surtout que Steve, ayant des problèmes de cervicales, a finalement commandé un coussin spécial. Lorsqu’il a changé de cellule, on a refusé qu’il le prenne avec lui. « Pourtant, c’est moi qui l’avais commandé. Rien ne vous appartient ici. À l’extérieur, c’est impossible à reproduire. Vous ne savez pas faire ça ».

 

Encore un exemple de plus. Persuadé qu’il va bientôt être libéré, il a préparé un sac en plastique qu’il souhaiterait donner au détenu de la cellule d’à côté. À l’intérieur, plusieurs aliments de première nécessité, du sucre, du beurre, etc… Son voisin de cellule aime cuisiner lui-même, et il voudrait pouvoir lui en faire don, la cantine étant très chère. Cela fait deux jours qu’il n’arrive pas à lui passer parce que les gardiens refusent sans explication. Il espère tomber sur une agente plus conciliante avant sa sortie, qui acceptera de donner le sac. Je lui demande si cela dépend de sur qui il tombe comme surveillant. Il confirme : « certains sont très fermés, froids, désagréables. D’autres sont plutôt indifférents, pas empathiques mais pas méchants du tout. Juste distants. J’ai déjà sorti à une agente que je ne l’avais jamais vue sourire depuis que je suis ici. Je lui ai suggéré de changer de boulot. Ça l’a vexée (rires).

 

On parle ensuite des jeunes qu’il continue à remuer en prison. L’un en particulier le touche beaucoup. Il nous en a d’ailleurs déjà parlé dans un précédent billet. C’est quelqu’un qui n’apprend rien de bon là-bas, qui projette déjà d’autres coups à sa sortie, car il n’a plus que ça. Il a beau tenter de discuter avec, il sent qu’il ne percute pas. « C’est un jeune, s’il sort, il a plus rien. Son père le veut plus ». Il les travaille tous les jours au préau pour essayer de leur redonner goût à un schéma plus positif de vie, mais cela semble difficile de les atteindre. « Par contre, ils me respectent. Le jeune en question m’appelle même papa… ».

 

Ce qui rend selon lui cette remise en question si difficile, c’est le climat qui règne en prison. « Ici vous êtes un animal, ça se sent fort. Un animal vous le sortez deux-trois fois par jour. Ici on nous sort une fois par jour ». Ses mots résonnent en moi. Cela me semble évident : répéter tous les jours à quelqu’un ce qu’il a fait de pire dans sa vie, ne plus l’identifier que par cet acte, et tout de même espérer qu’il se projette autrement, qu’il se « réhabilite », se « réinsère », autant de mots que la prison et ses acteurs utilisent à outrance, tout cela a-t-il vraiment un sens ?

 

En ce qui concerne Steve, il est persuadé qu’il est arrivé là pour une raison. « Si je peux aider avec mon expérience, c’est avec plaisir. Il n’y a que les personnes qui l’ont vécu qui peuvent vous en parler. Même si on fait un stage en prison, il n’y a pas cette pression autour comme celle qui nous écrase là ».

À sa sortie, il aimerait pouvoir garder contact avec quelques détenus avec lesquels il a bien sympathisé, mais il pense que ça lui sera interdit. Cela fait souvent partie des conditions de libération.

 

Pour conclure notre échange, Steve se confie encore un peu plus : « moi, j’ai toujours filé droit dans ma vie. J’ai perdu pied et j’ai commencé à monter la courbe au décès de ma maman l’année passée. C’est quelque chose qui m’a perturbé. Un jour, je vous écrirai mon histoire. Ça vaut la peine, et vous comprendrez mieux qui je suis ».

 

Ne sachant pas si Steve sera libéré à l’heure où ces lignes vous parviendront, nous décidons d’échanger nos adresses mail pour multiplier les possibilités de garder contact. Peut-être nous reviendra-t-il prochainement avec d’autres nouvelles.

Billet du 4 mai 2020 par Martina di Marco du Genepi Belgique

[Gabi, la trentaine, est en détention préventive à la prison de Namur.  Durant les semaines de confinement, nous nous appellerons régulièrement.  Lors de notre premier appel, il m’a raconté la vie à la prison de Namur en temps de pandémie.  Nos prochains entretiens seront consacrés à des thématiques plus personnelles qu’il aura choisies.]

Lors de notre appel, Gabi fait le point sur la semaine écoulée.  Il me raconte qu’il y avait « une bonne équipe [d’agents] la semaine passée », mais il confirme ce qu’il avait déjà avancé la semaine précédente : « ça pue la grève, on entend que ça chuchote ».  Si les premiers échos sur les agents étaient positifs, il n’a pas que du joli à relever : « Il faut être frustré pour faire ce métier », « ce sont des glandeurs, ils aimeraient ne rien foutre », « ils se prennent pour des cow-boys ».

 

Les modifications au niveau de la cantine continuent. Ils ont reçu une feuille avec l’offre adaptée à cette période (pour remplacer le catalogue dont ils disposent habituellement).  Les prix, eux, augmentent à mesure que l’offre diminue.  La limonade 365 est passée de 0,65€ à 0,90€ (+40%), les twix, mars et autres barres chocolatées sont passées à 70 cents pièce, les petits paquets de chips sous-marques à 0,50€ et le litre et demi de cristalline à 60 cents.  Ce qui choque le plus Gabi ce sont les frangipanes à 1,66€ pièce, « qui va acheter ça » !?

 

Normalement, de par les cours qu’il suit, il bénéficie de quelques avantages : une (très) petite rémunération et la télé offerte.  Vu la situation de pandémie, les cours ne sont plus dispensés, et les avantages eux aussi tombent.  Ces cours sont d’une importance capitale pour Gabi qui a une manière bien personnelle d’appréhender son incarcération.  Elle est un temps de pause de un à deux ans maximum.  Il a plusieurs objectifs :  il veut ressortir le même physiquement (il mise donc sur une alimentation aussi bonne que les conditions le permettent) et avec plus de cartes en main (premier objectif : le CESS, « j’ai obtenu 90% en chimie », chimie, sa bête noire).  C’est d’ailleurs une force qu’il a par rapport à d’autres. Il n’entend pas laisser la justice définir qui il est.  La justice, il a bien du mal à la comprendre : que font des toxicomanes en prison ?  Car « ici, ils sont rabaissés, comme à l’extérieur », c’est comme dans la société.

Pour s’occuper, Gabi et Fahli, son codétenu, s’occupent de différentes manières : ils feuillettent un atlas, jouent au monopoly (Gabi gagne à tous les coups, mais donne des petits trucs : « Les gares c’est important », « Il construit trop vite, après il doit hypothéquer »), imagine des projets pour dehors.  Fahli est Algérien, il y a un créneau.  Fahli a les contacts, Gabi a les idées et les compétences en marketing.  Des tissus, du tourisme, ce ne sont pas les idées qui manquent !  Et tout ça, occupe l’esprit.

Billet du 23 avril 2020 par Stéphanie Mureau du Genepi Belgique

​[Steve, 47 ans, papa d’une jeune fille de 15 ans, anciennement manager à la Stib et incarcéré pour la première fois depuis le mois de novembre en détention préventive à la prison de Nivelles. Ayant entendu parler de la chronique par le biais de son avocate, il veut apporter sa pierre à l’édifice. Se rendre utile en cette période où ils perdent leur temps à l’intérieur des murs.]

 

« Il fait magnifique aujourd’hui, il y a du soleil, un peu de vent… On se croirait à la mer. Enfin, en fermant les yeux évidemment (rires) ». Telle est la première chose que me partage Steve cette fois, après l’échange des formalités habituelles. Il revient tout juste de sa sortie quotidienne au préau. Depuis notre précédent appel, il a essayé d’appeler plusieurs services mais sans résultat concret. On lui a dit qu’à cause du confinement, à Bruxelles en tout cas, il n’y a aucune possibilité de le prendre en charge. Soit les services ne répondent pas, soit tout est bouché. Un interlocuteur lui a proposé de le rediriger vers d’autres services du côté de Mons mais il ne souhaite pas s’éloigner de sa fille.

 

Pour s’organiser depuis l’intérieur, c’est une catastrophe. Tout est très lent, le courrier met presque 15 jours à arriver pour le moment, il est dépendant du téléphone mais en ces temps particuliers, peu de services répondent. Difficile donc de préparer une éventuelle sortie. « Vous savez, moi je fonctionne au stress donc tout va se mettre en place quand je vais sortir, tant au niveau du logement que de l’emploi ». On reparle alors un peu de son job à la Stib. Il en a été licencié directement lors de son incarcération. En tout, il a travaillé là 26 ans. Il a fait plusieurs boulots différents au sein même de la Stib, qu’il a appris sur le tas, avec l’expérience. Avant la prison, il était manager : « je m’occupais des stations, tout ce qui est safety, parcours client, missions dans le métro, etc… ».

 

J’en profite pour l’interroger sur ses perspectives d’avenir professionnel. Il m’apprend qu’il adore dessiner, qu’il rêve de créer sa propre BD mais qu’il n’avait jamais pris le temps de s’y consacrer auparavant car il adorait son travail. Il envisage donc la possibilité de trouver un emploi en rapport avec sa passion. « Je vous parais un peu insouciant peut-être, je suis d’habitude très organisé, je fais tout en avance mais d’ici c’est impossible de prévoir. C’est vraiment dans la tête au jour le jour. C’est un climat comme ça en prison, on pense plus sinon c’est une catastrophe. On vit au jour le jour ».

 

Pour s’occuper actuellement, il dessine énormément. Il avance un peu sur son idée de BD, il profite des préaux pour montrer ses dessins et croquis à des jeunes qui aiment lire des mangas. Ils savent lui donner un avis sincère, ils disent ce qu’ils pensent sans passer par quatre chemins.

« j’ai au moins fait ça ici, c’est déjà ça » ça m’occupe beaucoup et ça fait passer le temps. Il propose de m’envoyer un jour son travail, ce que j’accepte de bon cœur.

 

Notre conversation nous entraîne ensuite vers son entourage proche. Aurait-il quelqu’un de disposé à l’accueillir, même temporairement, à sa sortie ? Non, il n’a plus qu’un frère à qui il n’a plus parlé depuis plus de 20 ans. Steve ajoute que son ancien duo l’incitait à recontacter son frère. « Mais j’ai plus aucun lien avec lui. Je suis un peu vieux jeu, j’ai été élevé par ma maman qui était une vieille dame déjà. J’ai des principes, c’est peut-être pas les bons mais je ne sais pas changer mon caractère. J’irai pas sonner chez mon frère surtout si je suis dans la dèche ». Il enchaîne. Il n’a personne d’autre à part sa fille. Il s’est éloigné de ses amis ces dernières années, pendant sa relation avec sa femme. Il a fait le vide sans s’en rendre compte autour de lui. L’année passée, il a perdu sa maman, avec qui il était très lié. Son père étant décédé, il n’a plus de famille à part son frère qu’il ne voit plus et sa fille. C’est en prison qu’il a réalisé à quel point il était très isolé.

 

En parlant de sa fille, elle vient d’avoir 16 ans début avril, m’apprend-il avec un sourire dans la voix. Selon lui, ils s’adorent mais ont un contact assez difficile. Chacun d’eux a un caractère très fort donc il a décidé de ne plus parler des faits avec elle. Ils se concentrent sur le positif, sur des petites choses de la vie. « Ça tourne plutôt autour de l’école, de son quotidien. Récemment, elle a regardé un film que j’aime beaucoup. Je lui ai demandé pourquoi, elle a répondu que c’était parce qu’elle savait que c’est un de mes films préférés ». Il est persuadé qu’elle garde un certain ressentiment par rapport à la situation, mais il faudra du temps pour pouvoir mettre les choses à plat.

à suivre...

Billet du 21 avril 2020 par Noé Boever du Genepi Belgique

En décembre 2018, Falhi et Tarek foulent le sol belge pour la première fois. Depuis le départ, c’est dans ce pays, 80 fois plus petit que l’Algérie que, leur diplôme dans la valise, ils ont décidé de venir exercer leur métier, nouer des liens et qui sait, fonder une famille. À peine arrivés, ils font une demande d’asile, la troisième depuis le début de leur parcours. Et après, c’est la débrouille. Elle n’est pas toujours simple la vie quand on ne connaît personne et qu’on n’a pas un sou en poche. Alors on vagabonde, on distribue des CV, on vit de petits jobs. Du nettoyage, du bricolage, de la récolte de fruits. Et quand le travail se fait trop rare, on commet quelques petits larcins, de temps en temps. « Mais jamais avec violence ! », insiste Falhi. « On n’est pas des voleurs normalement. On est venus ici pour travailler, pas pour faire des conneries, mais quand on n’a rien à manger, et aucun revenu, on est parfois amenés à faire de choses dont on n’est pas fier, il faut avoir vécu ce dilemme pour le comprendre. »

 

La Belgique, Falhi l’apprécie, surtout la Wallonie où les gens se mélangent, vivent ensemble et parlent français. « Depuis l’Algérie, je pensais que la Belgique était un pays francophone. Je n’avais jamais entendu parler de la frontière linguistique, je l’ai découverte quand j’ai été incarcéré à Turnhout. »

Turnhout, c’est le premier tournant du séjour de Falhi. Arrêté pour vol, il reste enfermé 3 mois dans une prison où ne parler que français et arabe n’est pas pour plaire au personnel. Pour la première fois, selon ses dires, Falhi découvre le racisme, et il l’apprend de la manière forte. Envoyé au cachot pour le punir d’avoir tenté une grève de la faim, Falhi se fait voler sa chaîne en argent par un gardien et face à ses multiples plaintes, plusieurs gardiens décident de le faire taire. Un soir, alors qu’il est en couché sur son lit, ils sont cinq à rentrer dans sa cellule. Deux pour le tenir, trois pour le passer à tabac. Après 3 mois, Falhi sort de prison mais reste en sursis. Le sursis ne lui fait pas peur. Refroidi par l’expérience subie à Turnhout, il est bien décidé à filer droit. Il est là pour trouver du travail et compte bien redoubler d’efforts pour y arriver. Après tout, il espère avoir bientôt accès à un permis de travail et possède un diplôme d’électricien industriel. Mais en attendant, toujours sans le sou, Falhi continue d’offrir ses services pour des travaux manuels en tous genres, à Liège et à Bruxelles où il vit, toujours avec Tarek, dans des squats, faute de moyens pour se payer un toit pérenne au-dessus de leur tête. Mais un soir, tout bascule à nouveau quand un propriétaire mécontent appelle la police pour déloger les deux amis.

 

Deux-trois grammes de cannabis et autant de gros billets dans les poches, aucun doute, ces deux individus à l’apparence suspecte ne peuvent être que des vendeurs de drogue. Et peu importe à ces agents de police si fumer est parfois le seul échappatoire à un quotidien bien sombre, quand on est loin de chez soi, la loi est claire : les vendeurs de drogue, même présumés, n’ont rien à faire dans la nature. La loi, c’est la loi, vous comprenez ? D’autant que les deux hommes sont en sursis et que ces diplômes qu’ils brandissent fièrement ne peuvent être que des faux, estime le juge.
Falhi et Tarek sont immédiatement incarcérés à la maison d’arrêt de Namur en attendant leur procès.

 

C’est à Namur que Falhi rencontre Gabi qui sera son codétenu et que notre Chronique carcérale en pandémie connait, par ailleurs.

 

À suivre…

Billet du 19 avril 2020 par Stéphanie Mureau du Genepi Belgique

​[Steve, 47 ans, papa d’une jeune fille de 15 ans, anciennement manager à la Stib et incarcéré pour la première fois depuis le mois de novembre en détention préventive à la prison de Nivelles. Ayant entendu parler de la chronique par le biais de son avocate, il veut apporter sa pierre à l’édifice. Se rendre utile en cette période où ils perdent leur temps à l’intérieur des murs.]

 

Mardi 14 avril, 17h18, je quitte mon balcon et range mon livre. En prenant mon téléphone, je m’aperçois que j’ai loupé un appel. Heure de l’appel : 17h17. Et merde. C’est le numéro générique qui apparaît lorsqu’un détenu essaie de vous joindre. Était-ce Steve ? Était-ce un autre potentiel correspondant qui a des choses à raconter depuis l’intérieur ? Je m’en veux. J’espère qu’il va rappeler. Je tente le tout pour le tout : j’essaie de rappeler le numéro, mais évidemment, je tombe sur le fameux répondeur automatique « le numéro que vous avez composé n’est pas attribué ». Eh oui, vous pouvez recevoir les appels des détenus mais pas les contacter vous-mêmes. J’espère que, qui que ce soit derrière cet appel, il va retenter le coup plus tard.

 

Mercredi 15 avril, 10h18. Je reçois un appel du même numéro. C’est bel et bien Steve. Il souhaite me remercier pour la carte que je lui ai envoyée grâce à la campagne de Bpost qui permettait d’envoyer des cartes postales gratuitement. « Ça m’a fait vraiment très plaisir, c’est vraiment très gentil de votre part ». Oui, on se vouvoie, c’est ce qui vient le plus naturellement et ça nous convient à tous les deux. Il m’explique qu’il ne sait pas quand la carte a été envoyée, car le courrier n’arrive plus de manière régulière pour le moment à la prison. « Comme partout hein j’imagine, tous les services sont impactés par le coronavirus ».

 

Il enchaîne en me racontant d’emblée qu’« ils » ont beaucoup libéré ces derniers temps, surtout en préventive. Beaucoup des détenus sont sortis, ce qui fait que l’ambiance est beaucoup plus calme à Nivelles. Il y a très peu de monde au préau, pendant la sortie quotidienne d’une heur. « Même les 3 ailes qui sortent au niveau des condamnés, tout est très calme. Il y a peu de monde qui ose sortir en fait ». Les agents portent tous des masques maintenant, mais pour la plupart, ce sont des masques artisanaux. Les servants aussi ont un masque, et des mesures ont été prises pour se tenir à distance. « Ceux qui vont au tribunal sont confinés après pendant 15 jours, et si leur duo veut pas être confiné avec, alors ils le changent de cellule ». Qui dit confiné, dit plus du tout de sortie au préau, ni de douche. Même le plateau repas doit être déposé sur une chaise à l’entrée pour éviter tout risque.

 

Au niveau de l’hygiène, elle reste malheureusement déplorable. Ils n’ont à nouveau plus de produit pour pouvoir nettoyer convenablement leurs cellules. « Je vous l’avais dit, hein, que l’hygiène c’est ce qui m’atteint le plus ici. Ben ça n’a pas changé (rires) ». Il est seul en cellule pour le moment, car son duo a été libéré aussi. « J’ai fait un mot pour avoir la paix et être un peu tranquille avant ma sortie, qu’on me mette pas avec quelqu’un. J’ai déjà eu 5 codétenus depuis que je suis ici, à chaque fois il faut s’adapter (…)». Je rebondis sur ce qu’il vient de dire. Quoi, il y a encore de nouveaux entrants ?! « Oui, apparemment ils font sortir des gens mais en font encore rentrer aussi. 3 nouveaux sont arrivés récemment. J’imagine qu’ils continuent à arrêter des gens ».

 

Récemment, 3 détenus ont été malades : 2 en préventive et 1 condamné. Les tests covid étaient cependant apparemment négatifs mais « ils sont assez discrets, on n’a pas beaucoup de nouvelles de ça. Ce serait juste une mauvaise grippe. S’il y a un cas ici, directement tout le monde va l’avoir. Une gardienne avec qui je parlais m’a dit que sa fille était infirmière en première ligne et son fils policier donc elle prend des mesures de sécurité mais si ça rentre en prison ça va aller très vite et ce serait une catastrophe ».

 

Steve pense qu’il aura son jugement mardi et qu’il pourra sortir de prison parce qu’il a déjà fait pas mal de préventive. Il est toujours très inquiet par rapport à sa libération : l’appartement qu’il devait avoir à la sortie n’a pas pu être libéré par le locataire, à cause du confinement. Il ne sait pas où il va aller s’il sort, il va probablement se retrouver à la rue. Il tente d’appeler les services à gauche à droite pour l’aider à se trouver un logement, au moins provisoirement. Il m’explique qu’ils ont reçu un « papier vert » avec un numéro de contact distribué beaucoup trop tard à la prison. En effet, la dame qu’il a eue au téléphone était toute surprise de l’avoir et a dit que l’action avait sauté car ils n’avaient pas eu de nouvelles pendant deux mois et qu’ils ont finalement organisé tout leur agenda en fonction…

 

Il a également reçu le numéro vert du dispositif relais et l’a appelé ce matin. Même chose ici : le papier expose une mise en place de l’action le 24 mars et il l’a reçu hier. Il a demandé ce qu’il pouvait ou ne pas faire quand il sort, ce qu’il peut faire surtout s’il se retrouve sans rien mais il n’a pas beaucoup de pistes de solutions pour le moment. Steve rajoute qu’il s’était quand même mis en ordre au CPAS de Tubize au cas où, mais il essaie de joindre la personne de contact et pour le moment, il n’y arrive pas.

Je lui propose de demander au Genepi quelques numéros de référence à lui transmettre, ce qu’il accepte directement. Grâce à la réactivité du Groupe de Travail de la Chronique carcérale en pandémie, je peux lui en fournir avant de prendre congé. Avant de raccrocher, Steve me fait part d’une chose qui m’émeut un peu : il n’a pas osé rappeler plus tôt parce que déjà, il n’aime pas le téléphone, mais en plus, il n’aime pas déranger les gens. J’essaie de le rassurer en lui assurant qu’il n’est pas question de dérangement et que ces appels nous sont précieux. Je lui demande enfin de ne pas hésiter à rappeler rapidement pour nous donner des nouvelles par rapport à sa situation, même à sa sortie s’il le faut.

 

Et finalement, en guise de conclusion de cet appel, ces mots qui réchauffent : « Merci en tout cas pour tout ce que vous faites. J’espère que ça va là dehors. Prenez bien soin de vous et de vos proches ».

Billet du 16 avril 2020 par Martina di Marco du Genepi Belgique

[Gabi, la trentaine, est en détention préventive à la prison de Namur.  Durant les semaines de confinement, nous nous appellerons régulièrement.  Lors de notre premier appel, il m’a raconté la vie à la prison de Namur en temps de pandémie.  Nos prochains entretiens seront consacrés à des thématiques plus personnelles qu’il aura choisies.]

Par une belle après-midi ensoleillée, Gabi m’appelle. Installée dans mon jardin, je l’écoute et prends note.  Il remarque les oiseaux qui chantent.  Je réalise, une fois de plus, la chance que j’ai.  Les remous de 20h continuent, même s’il considère qu’il règne une certaine sérénité.  Depuis peu, tous les agents et servants (c’est-à-dire les détenus qui travaillent pour l’établissement pénitencier lui-même : ouverture de porte, distribution repas et cantine, cuisine, etc.) portent des masques en tissu.  Certes, ça n’est pas synonyme de parfaite protection, mais ça contrôle les postillons et Gabi y voit « une mesure préventive à notre égard ».  À côté de cela, les gardiens menacent d’entrer en grève.  Si cela devait être le cas, les conditions de vie des détenus s’en verraient encore plus détériorées. 

 

Interpellée par des informations reçues d’une autre prison, je demande à Gabi comment fonctionne le système de télé à Namur.  Il m’explique que ça coute 9,5€ par détenu par mois et que c’est une dépense forcée.  Ce n’est pas la seule, puisque le frigo, présent dans toutes les cellules, est lui à 2,5€ par détenu par mois.  Pour me donner une idée, il prend l’exemple de son codétenu, Falhi.  Ce dernier bénéficie de la CED* (caisse d’entraide aux détenus).  C’est-à-dire que chaque mois, étant un indigent, il reçoit 50€ de ladite caisse.  Nous faisons les comptes.  50€ desquels on doit enlever 12€ de dépenses obligatoires.  Il nous en reste 38. Falhi est fumeur.  Le tabac est à 5€ les 30 grammes, si on compte 30 grammes par semaine, plus un briquet et des feuilles, il lui reste une quinzaine d’euros.  Avec cet argent, il doit tenir pendant un mois pour : les appels, les produits d’hygiène, les éventuelles boissons et aliments qu’il souhaiterait se procurer pour compléter ce qui est donné par la prison.  Leur cantine, il ne s’en plaint pas trop, car finalement ils ne sont pas mal-lotis : il explique qu’il n’a pas reçu son yaourt de la dernière cantine mais qu’il a été directement remboursé.  Ici, ce n’est pas comme à Jamioulx. Par contre, à Namur, à Jamioulx et partout ailleurs, le Ramadan se profile. Et avec une cantine restreinte comme elle l’est actuellement et l’absence des représentants du culte, il sent que la situation va être difficile. Il se rappelle que, alors qu’il était détenu à la prison de Jamioulx, des associations de musulmans avaient fait en sorte que tous les détenus (musulmans ou non) reçoivent, à l’occasion du Ramadan, un sac de courses.  Comment cela se passera-t-il cette année, Falhi et lui se le demandent.

Pour terminer sur une note plus joyeuse, Gabi se réjouit d’avoir Falhi comme codétenu.  Au préau, ils ont aussi une chouette bande.  D’ailleurs, ils sont un groupe assez diversifié, alors que les autres trainent plutôt entre « roumains », entre « albanais », entre « arabes », etc.  Gabi espère tout de même obtenir une place comme servant, il serait le prochain sur la liste, mais cela serait synonyme de changement de cellule et donc de co-détenu.

Billet du 14 avril 2020 par Martina di Marco du Genepi Belgique

« Ça fait sept mois que je suis là, mais là, j’ai l’impression d’avoir eu six mois en un »

[Il y a environ sept mois, Khaled intégrait la prison de Jamioulx pour ce qui sera sa première « longue peine ». Il craint d’ailleurs que l’examen de sa demande de liberté conditionnelle, envisageable aux alentours d’octobre-novembre, ne soit retardée à cause des reports d’audience. Jamioulx, une prison qui fait parler d’elle ces dernières semaines et de laquelle il nous partagera son expérience.]

Si lors de notre premier appel, Khaled avait déjà partagé avec nous nombre de points inquiétants relatifs à la situation actuelle, la liste ne s’arrête pas là et notre deuxième appel s’est révélé aussi riche que le premier. On sent que chaque sujet a son lot d’enjeux. La tension reste bien palpable : « ça fait sept mois que je suis là, mais là, j’ai l’impression d’avoir eu six mois en un ». Tout cela n’empêche pas Khaled de réfléchir à des solutions à proposer pour rendre les conditions de détention moins pénibles et assurer la sécurité sanitaire des personnes incarcérées (et par extension du personnel).

La première solution serait bien sûr de sortir ceux qui peuvent l’être. Ce n’est un secret pour personne, les prisons belges sont bien remplies et cela n’est pas compatible avec les normes de sécurité. De son côté, Khaled a fait une demande d’interruption de peine(*) pour laquelle il devrait recevoir une réponse au jour où j’écris cette chronique (et certainement pas avant : il a appelé le greffe pour demander des nouvelles quelques jours plus tôt qui lui a signifié son agacement). Si cette idée semble soutenue par la circulaire ministérielle relative aux congés pénitentiaires(**), Khaled relève un paradoxe. Certes, il y a des sorties (mais encore peu), mais il y a aussi des entrants. Dans sa cellule, les deux places libres ne devraient pas le rester bien longtemps car ils essaient de vider la huitième section pour accueillir les nouveaux, même si cet isolement des nouveaux n’est que très relatif puisqu’ils vont au préau avec les autres dès le deuxième jour.

La deuxième proposition, qui vise, elle, à compenser l’absence de visite, serait les appels vidéos hebdomadaires dont Khaled avait déjà parlé la première fois. Il raconte qu’il sait, d’un cousin incarcéré au Maroc, que les détenus y ont le droit à un gsm (pas un smartphone et donc pas internet), le temps de la crise, pour maintenir un contact avec leurs familles à moindre prix. Il a également appris d’un autre détenu de Jamioulx dont le frère est incarcéré en France qu’ils ont là-bas instauré des visites « en box ». Ce genre d’installation existe à la prison, pourquoi ne pas les utiliser ? Il a le sentiment qu’on prend les familles pour des virus sur pattes, alors que les agents eux aussi viennent de l’extérieur et ne portent pas masques et gants et « nous respirent à la gueule ».

La troisième idée est à nouveau inspirée par ce qui se fait ailleurs, mais plus proche cette fois. À Leuze-en-Hainaut, ils distribueraient des kits d’hygiène. Pour une question de dignité, mais également parce que la situation actuelle l’exige. La problématique des cantines a déjà été abordée : les prix s’affolent, l’offre se restreint et en parallèle la qualité et la diversité des repas fournis par la prison diminue. Là aussi, un kit alimentaire de base (contenant « des fruits et légumes, trois-quatre pommes de terre, une petite barquette de viande »), à l’instar de ce qui se fait au Maroc de manière hebdomadaire, lui semble nécessaire. Pour manifester son mécontentement, Khaled a pris une décision : « C’est la dernière semaine que je cantine » (comprenez : jusqu’à la fin de la crise ou un changement), l’eau faisant exception (car « je n’ose pas boire l’eau du robinet »).

Finalement, Khaled aimerait « qu’on arrête de nous prendre pour des cons ». Qu’on leur dise les choses. Il prend un exemple tout simple ; il appelle un agent à 13h, il n’arrive pas avant 15h sous prétexte d’un changement de pause. Khaled n’y croit pas et ne comprend pas pourquoi il ne lui dit pas simplement qu’il était en pause midi. « Là j’aurais compris, ok, tu manges ». Pareil pour les changements de prix de la cantine, personne n’a pris la peine de les avertir, ils l’ont constaté eux-mêmes, dans le catalogue… « sans dialogue ». C’est bien simple, pour pouvoir parler avec la direction « on est obligé de faire un mouvement au préau, et encore après il y a la punition ». D’ailleurs, même maintenant que la prison est au ralenti, ils continuent à mettre en strict : « les cachots sont remplis ». Pourquoi ? Il n’y a de toutes façons pas de visite, pas d’activité… Ils cherchent simplement à étouffer et éviter les fuites.

Ce sentiment de ne pas être écouté accentue l’agitation à laquelle on répond à coup de médicament : chaque jour on amène à Khaled du Xanax. Il refuse d’en prendre et rend automatiquement le comprimé le lendemain avant de recevoir le suivant. À côté de cela, il est persuadé que des expériences se font sur eux à leur insu. Depuis quelques temps, à la sortie de la douche, lui et « tout le monde » se grattent, certains à sang. Son codétenu a les cheveux qui tombent. Un détenu a vu au journal qu’il y avait des produits dans l’eau contre le virus (normalement pas que en prison, mais ils testent peut-être d’abord sur nous). Bref, pas de quoi calmer les esprits.

Les conclusions que Khaled tire de ses différentes observations font froid dans le dos : « Ils veulent nous tuer en prison. Il faut vider les prisons ». Comment expliquer autrement : « S’il y a 300 cas en prison, dans quel hôpital ils vont nous envoyer ? Quels respirateurs ils vont utiliser ? Un cas, ici, et c’est fini. C’est de la non-assistance à personne en danger ». Après, le ministre passera à la télé, « fera ses condoléances à la famille ». Il n’en dort plus, pour la première fois de sa vie, il a recours à des somnifères.

* L’interruption de peine est une mesure qui permet de mettre la détention en suspens. Un temps qui ne sera pas déduit de la peine à purger.

** La circulaire ministérielle relative aux congés pénitentiaires qui invite les différentes directions à accorder un congé pénitentiaire prolongé aux détenus répondant à certains critères : avoir déjà bénéficié d’un congé pénitentiaire qui s’est bien déroulé dans les 6 derniers mois (ou être en semi-liberté ou détention limitée), disposer d’une adresse fixe, ne pas présenter de contrindications (risque d’échapper à la justice, de commettre une infraction, d’importuner une victime, de ne pas se soumettre aux mesures du gouvernement), ne pas être susceptible de causer des problèmes de santé chez lui, ne pas avoir une peine totale supérieure à 10 ans, les condamnés pour des faits de terrorisme ou de mœurs. Le condamné doit marquer son accord pour le congé et les conditions qui l’accompagnent. Il doit rester joignable téléphoniquement.

*** Loi de principe (17 mai 2006), Chapitre 2, Article 6 :

§ 1er. Le congé pénitentiaire permet au condamné de quitter la prison trois fois trente six heures par trimestre.

§ 2. Le congé pénitentiaire a pour objectifs :

1° de préserver et de favoriser les contacts familiaux, affectifs et sociaux du condamné;

2° de préparer la réinsertion sociale du condamné.

§ 3. L'exécution de la peine privative de liberté se poursuit pendant la durée du congé pénitentiaire accordé.

Billet du 11 avril 2020 par Noé Boever du Genepi Belgique

 

À 23 ans, beaucoup de Belges vivent les plus belles années de leur vie. La fin des études, les sorties entre ami·e·s le week-end, l’insouciance qui précède l’entrée dans le milieu professionnel...

Si ce schéma un peu cliché ne correspond évidemment pas au vécu de chacun·e, il ne ressemble en rien à celui de Falhi.

 

À 23 ans, Falhi quitte son Algérie pour tenter de rejoindre l’Europe et en décembre 2017, quand il monte dans l’avion vers la Turquie, il est loin d’imaginer que deux ans plus tard, une pandémie frappera le monde entier. Et il est loin de s’imaginer que cette pandémie, il la vivra dans 9 mètres carrés, incarcéré à la prison de Namur.

 

Falhi est électricien industriel et son ami d’enfance Tarek, est lui fraîchement diplômé de son bachelier de génie chimique. Tous les deux, ils ont décidé de partir s’installer en Europe, en Belgique tout particulièrement. Loin de l’instabilité économique de leur pays où il est si difficile de trouver un travail. Mais pour un Algérien, l’aller simple vers Bruxelles n’est pas mince affaire.

 

Alors, direction la Turquie où les deux compères restent pendant un mois et essaient par deux fois de passer la frontière grecque. Par la mer d’abord, par la montagne ensuite. En vain. C’est par la Bulgarie qu’ils mettent le pied en Europe pour la première fois, c’est aussi là qu’à peine arrivés sur le territoire, ils découvrent leur premier centre fermé. En mars 2018, Falhi et Tarek reprennent la route et, après avoir traversé la Serbie en une semaine, ils posent leurs sacs à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine. « Quel accueil ! », se souvient Falhi. « Je m’attendais pas à être aussi bien reçu. Tous ces gens qui t’aident, te donnent à manger alors qu’ils ne te connaissent même pas. La Bosnie est, haut la main, l’endroit où je me suis le mieux senti. A posteriori, je me dis souvent que j’aurais du rester y vivre. »

 

Les gardes-frontières croates sont tristement réputés pour leur violence envers les personnes migrantes, nos deux compères en font cruellement l’expérience lorsqu’ils sont passés à tabac et dépouillés à la frontière croate. C’est donc de nuit, par les montagnes qu’ils atteignent la ville frontalière de Rijeka en Croatie, après 7 jours de marche, la peur au ventre, à éviter la police, les ours, les mines anti-personnelles et en slalomant entre les corps de ceux qui ont eu moins de chance qu’eux.

 

Traumatisés par l’expérience croate, nos voyageurs se dépêchent de quitter le pays et rejoignent l’Italie, après un bref passage dans un centre ouvert en Slovénie. En Italie, Falhi et Tarek se sentent enfin libérés d’un poids, le poids du regard des gens et de la police, plus habitués à croiser leurs faciès issus du Maghreb que ne l’est la population des Balkans. S’ensuit un voyage en train, vers Bâle, en Suisse d’abord, où ils introduisent leur première demande d’asile, et vers l’Allemagne, Fribourg où ils posent bagage et déposent une deuxième demande. Déposer un maximum de demandes d’asile, c’est ce qui leur a été conseillé pour éviter d’être expulsés, comme un filet de sécurité.

 

C’est en Allemagne que Falhi découvre la prison. Un jour, alors qu’il n’a plus de manteau et n’a plus un sou en poche, Falhi rentre dans le premier magasin venu et tente de s’enfuir en catimini, une veste sous le bras. Malheureusement, le vigile est attentif, la veste coûte 3000 euros, la police est intransigeante et Falhi passe 4 mois derrière les barreaux.

 

120 jours plus tard, après 6 mois d’avions, de bateaux, de marche, de trains, c’est en covoiturage que Falhi et Tarek arrivent à destination et mettent les pieds dans la capitale de l’Europe.

 

C’est à Bruxelles qu’ils feront leur vie. Le prochain billet y sera consacré.

Billet du 9 avril 2020 par Stéphanie Mureau du Genepi Belgique

[Steve, 47 ans, papa d’une jeune fille de 15 ans, anciennement manager à la Stib et incarcéré pour la première fois depuis le mois de novembre en détention préventive à la prison de Nivelles. Ayant entendu parler de la chronique par le biais de son avocate, il veut apporter sa pierre à l’édifice. Se rendre utile en cette période où ils perdent leur temps à l’intérieur des murs.]

 

(…)

Ce qui ressort fort de mon entretien avec Steve, c’est qu’il semble très sensible à la situation des jeunes détenus qu’il côtoie au quotidien. « J’ai l’habitude de travailler avec des jeunes de 20-25 ans, dans mon métier je travaillais beaucoup avec des contrats actiris et je les formais moi-même, j’avais beaucoup de contacts avec eux ». Selon lui, beaucoup ne sont pas à leur place en prison et ne sauraient rien en apprendre de positif. Bien au contraire : « j’en connais un d’assez débrouillard qui apprend beaucoup de choses d’autres détenus qui ne vont pas être bonnes pour quand il va sortir. Il parle déjà de projets qui risquent fort de le ramener en prison. Le problème est qu’il est jeune, il n’aura rien quand il va sortir donc la seule solution c’est de recommencer et il a pris des renseignements à gauche à droite en prison. J’essaie de discuter avec les jeunes mais il n’y a rien à faire pour eux, ils sont dans la mauvaise voie, ce qu’ils apprennent ici c’est pas bon pour eux ».

 

D’autres détenus, par contre, mettent à profit leur temps et tentent de mettre en œuvre des idées. En effet, Steve m’explique qu’un détenu avait établi un plan pour proposer de permettre les visites par vidéoconférence, en respectant des horaires par étage et par aile. Il a soumis ce plan à la direction, et depuis ils attendent une réponse. Cela serait un bon palliatif au manque de visites, puisque certains avaient l’habitude d’en recevoir tous les jours et ont très difficile en ce moment. Pourtant, les initiatives sont d’après lui mal prises dans le milieu carcéral : « la prison c’est vraiment une routine qui pour eux est importante parce que c’est une question de sécurité, ils n’aiment pas le changement ». Ils ont bien reçu les 20 € de téléphonie en compensation de la suppression des visites, mais cela est bien maigre pour ceux qui ne voient plus leur famille.

 

Cette situation a mené à des débordements importants, qui ont commencé il y a une dizaine de jours selon lui. La prison est déjà un lieu violent de base : « il n’y a rien à faire, on est entre hommes et c’est assez territorial, il faut gérer, si on s’impose pas ça part en vrille très vite. même moi qui suis très calme j’ai eu un début d’affrontement dans la cour, maintenant on me fout la paix parce que j’ai de l’expérience ». C’est surtout du côté des condamnés qu’il y a eu des mouvements. Ils ont refusé de rentrer du préau un soir, ont mis le feu à plusieurs endroits et ont cassé les tourniquets. Hier aussi il y a encore eu des débordements, ce qui fait que les condamnés sont maintenant en « régime strict », signifiant qu’ils n’ont plus le droit de sortir du tout, et plus de contacts. C’est extrêmement problématique pour Steve, car cela va exacerber les tensions déjà bien présentes. Même au niveau des préventives, un faible mouvement avait été entamé par un petit groupe qui a finalement laissé tomber avant que cela ne prenne de l’ampleur, car peu de détenus ont suivi.

 

Pour conclure ce long entretien téléphonique, Steve me rappelle à quel point il trouve cela dur d’être privé de ses livres et de ses contacts avec le groupe de culte. La prison est déjà de base un lieu anxiogène, mais avec les privations du peu de positif qu’il y trouvait, il perd pied. « Peu importe ce qu’on a fait, on reste des êtres humains et si on veut en faire des gens qui s’en sortent et ne recommencent plus, c’est pas en leur refusant de s’instruire et de faire quelque chose d’utile de leur temps qu’on va en arriver à ce résultat-là ». Il utilise même l’expression de « privation d’oxygène social » qui témoigne bien de son impression de suffoquer entre ces murs.

Et pourtant, Steve se considère parmi les plus chanceux d’entre eux…

Billet du 7 avril 2020 par Martina di Marco du Genepi Belgique

« Ma peine je la fais, pas de problème, mais dans d’autres conditions »

[Il y a environ sept mois, Khaled intégrait la prison de Jamioulx pour ce qui sera sa première « longue peine ».

La liberté conditionnelle sera envisageable aux alentours d’octobre/novembre, il craint que ce délai ne soit allongé à cause des reports. Jamioulx, une prison qui fait parler d’elle ces dernières semaines et de laquelle il nous partagera son expérience.]

Dans la première partie de la chronique qui lui est consacrée, Khaled nous racontait la situation tendue dans laquelle se trouvent les détenus et le personnel de la prison de Jamioulx. Cette tension s’est transformée en émeutes.  Celles-ci sont le moyen auquel les détenus ont recours quand ils ne savent plus comment se faire entendre. D’ailleurs, elles font aussi partie des rares occasions lors desquelles l’extérieur entendra parler des prisons. Ça et les grèves des agents. À son goût, on ne s’intéresse pas assez aux raisons de ces débordements. Alors qu’il existe beaucoup de raisons de se révolter, et ce, même en temps normal.

Khaled est remonté. Il a déjà du mal à comprendre ce qu’il fait en prison, car « je n’ai fait de mal à personne ». Passons. Sa peine, il veut bien la purger, « pas de problème, mais dans d’autres conditions » :  l’état de la cellule, l’organisation de la vie quotidienne, la cantine, tant de choses sont à revoir.

La cellule. À la fenêtre, un plexiglas qui ne tient plus en place. Khaled demande alors à un agent une vis pour arranger ça. Pour toute réaction, on lui lance un désinvolte « je n’ai pas ma boîte à outils sur moi ». Il devra donc miser sur sa débrouillardise. Malheureusement, contre les souris elle se montrera moins efficace. Mais, il a plus d’un tour dans son sac, et c’est ici son obstination qui finira par payer : la première réponse à sa demande de piège à souris était qu’ils étaient à cantiner. Ça ne lui convenait pas. Il a continué à demander et a finalement obtenu qu’on lui en cherche un, aux frais de la prison. Si c’est possible, comment cela se fait-il qu’il ait dû tant insister ? Les souris ne sont qu’une partie de la faune présente en cellule : les cafards eux aussi sont de la partie ! Non seulement, il se sont invités dans le meuble d’un des trois codétenus de Khaled, où ils se sont fait un nid, les contraignant à tout vider et s’organiser avec une armoire en moins, mais en plus il n’est pas rare qu’il y en ait qui leur tombent dessus. « Maintenant les souris, les cafards, bientôt ce sera un serpent et ce sera normal ».

La vie quotidienne. Une journée à la prison commence vers 6h, c’est en tout cas à cette heure-là que Khaled estime que sa nuit prend fin. Cela correspond à l’heure à laquelle les agents recommencent leurs rondes. Avant ça et depuis 22h la veille, il faut de la persévérance pour obtenir d’un agent qu’il réponde à un appel. Ce n’est d’ailleurs pas sans inquiéter Khaled qui a, par le passé, déjà connu des épisodes de détresse respiratoire de nuit. Qu’est-ce qui se passerait dans ce cas-là ? « Le lendemain il y aura un cadavre » !?  « C’est déjà arrivé » lui a confié une gardienne alors qu’il lui faisait part de ses inquiétudes. Il a lui-même été le témoin d’un exemple interpellant : il n’y a pas si longtemps de ça, un détenu s’est coupé la lèvre en utilisant son rasoir. Il saignait. Il a appelé à l’aide.  Il était 22h passées... Il a dû se contenter de voir le médecin le lendemain, l’entaille couverte d’une grosse croute à la lèvre comme témoignage de l’épisode de la veille. Ce détenu a été transféré dans les deux jours à Leuze-en-Hainaut. Khaled soupçonne que ce soit pour noyer le poisson. Normalement, un transfert prend davantage de temps. En journée également, il arrive de devoir attendre longtemps avant de voir un agent ou d’avoir une réponse à une question. Sur le temps de midi, des servants assurent le premier et le seul service de nourriture de la journée.  Celui-ci comprend un repas chaud et des tranches de pain pour le souper, accompagnées souvent de fromage, parfois de thon, « ça va, il ne se plaint pas ». Le reste est à cantiner. Les médicaments, eux, sont servis par les agents.

La cantine. Les détenus qui ont de l’argent peuvent l’utiliser pour cantiner. Les autres reçoivent une aide sociale. Une cinquantaine d’euros par mois, desquels sont déduits automatiquement les dépenses obligatoires. Chaque détenu se voit, par exemple, retirer 10€ par mois pour la télé, et ce peu importe combien ils sont à en profiter dans la cellule. Les prix en vigueur sont plus élevés que ceux à l’extérieur et démesurés par rapport aux moyens de certains détenus. Cette marge alimente la caisse d’entraide aux détenus (CED) dont l’utilisation varie d’une prison à l’autre. Mais cette cantine, c’est du luxe, non ?  Que doit s’acheter un détenu ? Eh, bien en fait, la question serait plutôt, que ne doit pas s’acheter un détenu ? À leur disposition, ils ont un lit, le repas chaud quotidien, les tranches de pain et accompagnement. Tout le reste, savons et produits d’hygiène, détergents, boissons, biscuits, pâtes à tartiner, miroir, rasoirs, lessive, tout se paie. Et à Jamioulx, même le PQ, précise Khaled. Il souligne également le fait que le système est mal fait pour les détenus avec moins de moyens. Par exemple, si pour son anniversaire, un détenu bénéficiant de l’aide aux détenus reçoit de sa famille de l’argent, cela servira à « rembourser » la prison et sera directement prélevé du compte d’une part et aura pour effet le non-versement de l’aide pour le mois suivant d’autre part (1).

Ces différents points, ils n’ont pas d’interlocuteurs à qui les adresser. Khaled conclut : « on est obligé de faire un mouvement au préau pour voir la direction, mais après il faut quand même la punition ».  Dans la suite de la chronique, Khaled nous expliquera l’évolution de la situation actuelle en faisant part de ses pistes d’amélioration.

(1) C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains détenus participant à notre chronique n’ont pas souhaité être dédommagés pour les appels téléphoniques.

Billet du 4 avril 2020 par Stéphanie Mureau du Genepi Belgique

 

[Rappel : Steve, 47 ans, papa d’une jeune fille de 15 ans, anciennement manager à la Stib et incarcéré pour la première fois depuis le mois de novembre en détention préventive à la prison de Nivelles. Ayant entendu parler de la chronique par le biais de son avocate, il veut apporter sa pierre à l’édifice. Se rendre utile en cette période où ils perdent leur temps à l’intérieur des murs.]

Le fait d’être en préventive comporte pour lui des aspects discriminatoires non négligeables. « La différence entre condamné et préventive est nette (…) c’est le jour et la nuit. A tous les niveaux, même au niveau des contacts avec les surveillants, les demandes, l’accès au sport, plein de choses comme ça ». Pour illustrer son propos, il m’explique qu’un condamné qui est sorti il y a peu avait fait la demande pour aller au « bodybuilding » et y a été pris au bout de 2 semaines. Son duo en préventive, par contre, demande à y aller depuis 4 mois et n’a toujours pas eu de réponse… « C’est dur parce que quand on a une réponse, que ce soit positif ou négatif au moins on a une réponse mais quand on a rien… on peut qu’attendre ». Même au niveau de la relation avec le personnel pénitentiaire, il remarque une distance : « (…) en tout cas en préventive pour eux c’est important de ne pas avoir de lien, parce qu’ils savent que du jour au lendemain on peut partir »

 

Au niveau de l’hygiène en prison, Steve me fait part que c’est très pénible pour lui. Ils ont droit à deux douches par semaine. Heureusement, ils ont des lavabos dans les cellules, mais encore faut-il avoir un gant de toilette à disposition pour se rafraîchir régulièrement. Au niveau du linge, c’est problématique aussi : pour en recevoir, il faut en donner : « vous le demandez, soit vous le recevez trois fois trop grand, soit c’est très sale, ils s’en foutent complètement. Parfois, ils font carrément pas le linge pendant deux semaines ». Cela lui est déjà arrivé de se retrouver sans chaussettes ou sans gant de toilette, car les oublis sont courants. « On est quand même encore des hommes, donc on essaie d’être un minimum présentables en sortant ».

Par contre, au niveau des cellules elles-mêmes, il ne se plaint pas. Il n’y a pas de bêtes, pas d’humidité. C’est une « chance » selon lui. Le seul problème se situe au niveau de l’entretien : ils peuvent nettoyer leur cellule à l’eau régulièrement, car ils peuvent mettre un seau à l’extérieur de leur cellule, dans lequel les agents mettent un peu de produit. Sauf que récemment, ils ont été privés de produit pendant un mois. Cela pose question en temps d’épidémie…

 

Concernant l’épidémie justement, rien n’a spécialement été mis en place selon lui pour éviter la propagation au sein de la prison. La seule mesure qu’il a pu constater, c’est la prise de la température au laser des détenus le lendemain de l’annonce des mesures gouvernementales. Sinon, rien n’a changé par exemple au niveau de la livraison de la nourriture. Les gardes portent des gants, ils ont arrêté les fouilles au corps mais ne portent pas de masque. « C’est pas de leur faute, c’est pas un reproche, c’est qu’eux-mêmes ils manquent de matériel ». Même au niveau des préaux, ils ne sortent pas par petits groupes comme dans d’autres prisons. Steve a l’avantage de se lever tôt donc ils ne sont pas beaucoup à la sortie de grand matin.

 

Il trouve certaines choses incohérentes dans le fonctionnement de la prison en ce temps de pandémie : la plupart des activités sont supprimées mais la distanciation sociale n’est pas imposée. Par exemple, un des détenus qui est coiffeur ne peut plus coiffer d’autres détenus, mais dans la cour tout le monde peut lui serrer la main ou jouer avec lui aux échecs…

Concernant les agents, il les trouve plus distants, beaucoup se protègent : « j’avais un bon contact avec eux et c’est vrai qu’il y en a un ou deux qui sont très humains, qui sont des gens super, mais par contre pour d’autres c’est vraiment un contact assez froid, même au niveau humain il y a une barrière. Mais c’est peut-être moi qui me fais une idée parce que je suis moins bien… ». Il évoque en plus un plus haut taux d’absentéisme : « on voit que c’est toujours les mêmes têtes. Par exemple, une dame a fait la soirée récemment et on l’a revue le matin ».

 

En ce qui concerne la situation à l’extérieur, Steve tente de se renseigner par lui-même. Il se méfie de la télé et se pose beaucoup de questions, donc il essaie d’obtenir des informations par téléphone, notamment via le CPAS. Il est très inquiet pour le moment car il va normalement être libéré bientôt. Même s’il a encore des contacts avec sa fille, ce n’est pas envisageable pour lui de retourner au domicile conjugal et il a peur de se retrouver sans rien. Normalement, il aurait accès à un appartement à sa sortie mais étant donné le confinement, il ne sait pas si les précédents locataires ont pu déménager comme prévu. Par conséquent, il est dans l’inconnu au niveau de ses ressources à la sortie, et cela l’effraie.

(…)

 

Dans le prochain volet de cette chronique, Steve nous rappellera le côté anxiogène de la prison.

Billet du 3 avril 2020 par Martina di Marco du Genepi Belgique

« Arrangez-vous, parce que ce week-end ça va partir en couille »

 

Il y a environ sept mois, Khaled intégrait la prison de Jamioulx pour ce qui sera sa première « longue peine ».  Il craint d’ailleurs que l'examen de sa demande de libération conditionnelle, envisageable aux alentours d’octobre-novembre, ne soit retardée à cause des reports d’audience. Jamioulx, une prison qui fait parler d’elle ces dernières semaines et de laquelle il nous partagera son expérience. 

 

« On nous a abandonnés »

Les tensions qui animent la prison de Jamioulx (et d’autres) se sont fait une place dans les journaux télévisés et autres médias. Nul n’ignore les émeutes qui s’y sont déroulées et les images de débuts d’incendies ont fait le tour de la toile.  Il ne faut pas chercher bien longtemps pour deviner l’origine de cette situation. Laissez-moi vous présenter quelques aspects de leur quotidien qui ont été chamboulés.  

Khaled cherche à consulter un médecin pour sa jambe blessée.  Et c’est impossible.  

Il a normalement un traitement de fond pour l’asthme, un médicament à prendre matin et soir.  Et il a « dû pleurer pendant deux semaines pour l’avoir », mais bon il ne va pas se plaindre, ça au moins, il l’a eu.

Les nouveaux entrants devraient être isolés pour deux semaines pour des raisons qui nous semblent à tous évidentes. Et ils sont intégrés après une journée à l’écart.

Les visites ont été suspendues.  Et il y a des inégalités dans les compensations proposées : certaines prisons auraient versé 30 euros aux détenus, quand, à Jamioulx, ils n’ont reçu que les 20 euros annoncés (et puis, ce solde d’appel, c’est bien gentil, mais pourquoi ne pas installer une tablette dans un bureau dans lequel les détenus pourraient, à tour de rôle et une heure, une petite heure, par semaine, s’entretenir en vidéo avec leurs proches ?).

Les familles, touchées par les problèmes économiques liés à l’épidémie, renflouent moins les comptes des détenus : « Mes parents, ils doivent s’occuper de mes frères et sœurs ».  Et « ils sont fous avec les cantines », les prix ont presque doublé, des suites d’un changement de fournisseur leur a-t-on annoncé (Carrefour serait en rupture de stock et c’est désormais chez Colruyt qu’ils s’approvisionnent).  2,80€ le paquet de gaufres, 8,5€ le pot de Nutella.  Plus de shampooing disponible ni même de savon pour les mains et un service, celui du pain notamment, se faisant à mains nues…

Il y a des agents corrects, qui font leur boulot.  Et d’autres qui abusent de la situation, mettant en péril l’atmosphère de travail de leurs collègues.

Des sections habituellement « ouvertes » sont passées en régime « fermé »*.  Et les prisonniers sont, en conséquence, 23h/24 en cellule.

Dans ces circonstances, dur pour les détenus de ne pas se sentir délaissés : « On nous a abandonnés.  Ils se disent, ils ne font pas partie de la population, ils sont dans leurs cellules, qu’ils nous foutent la paix. »

 

« Mais ils ne disent jamais pourquoi… on est juste des criminels »

 

Toutes ces petites gouttes (ou gros tsunamis) mises ensemble nous mènent au 29 mars.  Date à laquelle éclate une émeute dans l’un des deux préaux de la prison.  Ceux-ci sont normalement séparés par une grille que les détenus de la huitième section ont forcée.  Alors que la situation semblait déjà critique, les agents ont mis les détenus de la section 7 au préau, si bien qu’au lieu d’avoir une dizaine de détenus à calmer, ils en ont eu une trentaine à gérer. Apparemment, il fallait les évacuer car il y avait de la fumée.  Khaled ne comprend pas.  Sa cellule, elle aussi, était complètement enfumée et il n’avait pas eu de préau depuis 48h.  Pourtant personne ne l’a évacué.  Ni lui, ni ses camarades de section.  Un français de la 9ème section s’inquiétant tellement de la situation aurait même appelé sa femme en France pour lui demander d’appeler l’ambulance.

Les détenus ont conscience de ce qui peut se dire à l’extérieur : « Ils parlent des prisons que quand il y a des émeutes, ils disent : ‘ils ont encore mis le feu’, ‘ils ont encore pris quelqu’un en otage’… mais ils ne disent jamais pourquoi… on est juste des criminels. »  Ces émeutes, Khaled les déplore mais elles semblent être le seul moyen de se faire entendre.  Les douches en sont l’illustration : une des dispositions ‘de sécurité’ consistait à diminuer la fréquence des douches, et ce n’est qu’après « avoir foutu le bordel » qu’ils ont obtenu qu’elles restent quotidiennes.  

La cocotte-minute pète donc, mais non sans avoir sifflé : les détenus font part de leur frustration, avertissent les agents et disent à qui veut l’entendre qu’ils sont à bout.  Avant le dernier incident, ils ont prévenu, une semaine durant, que sans changement, cela péterait.  Ça a pété.  Mais ce n’est pas fini.  Le calme après la tempête est ici de courte durée : « arrangez-vous, parce que ce week-end ça va partir en couille ».  Parfois, Khaled a la sensation qu’on cherche à les pousser à bout.  Qu’on attend qu’ils craquent et que leur peine soit prolongée pour des faits intra-muros.  Tous ces événements sont symptomatiques d’une situation mal gérée car « en temps normal, on ne fait pas ça ! ». Même si, à Jamioulx, les conditions ne sont jamais faciles. C’est ce qu’il nous racontera dans le prochain billet de sa chronique.

Billet du 1er avril 2020 par Stéphanie Mureau du Genepi Belgique

Steve, 47 ans, papa d’une jeune fille de 15 ans, anciennement manager à la Stib et incarcéré pour la première fois depuis le mois de novembre en détention préventive à la prison de Nivelles. Ayant entendu parler de la chronique par le biais de son avocate, il veut apporter sa pierre à l’édifice. Se rendre utile en cette période où ils perdent leur temps à l’intérieur des murs.

 

En effet, depuis le début du confinement, toutes les activités ont été supprimées : les visites, les cours, l’accès au sport, même l’accès aux livres. C’est d’ailleurs ce qui le touche le plus personnellement, lui qui occupait son temps en lisant, en s’instruisant, en commandant des livres qu’il recevait ensuite directement en cellule. Ses mots le traduisent bien : « un livre, c’est de l’or, c’est la base au niveau de l’accès à l’instruction, à l’information. Quand on est dans un livre, on n’est pas dans sa tête et quand on n’est pas dans sa tête, on ne broie pas du noir ». Il ne comprend d’ailleurs pas qu’on refuse de lui amener des livres, il trouve cela incohérent : « qu’on vienne me donner un livre ou qu’on vienne me donner à manger, je vois pas la différence ». Lire, c’est au même titre que les préaux pour lui, c’est une manière de s’aérer l’esprit.

 

Prendre l’air, se changer les idées, c’est aussi quelque chose qui est devenu plus rare pour les détenus. Désormais, ils n’ont plus droit qu’à un seul préau par jour, d’une durée d’1h30, aux horaires variables : de 8h à 9h30 un jour, de 10 à 11h30 un autre, ou encore l’après-midi de 14h30 à 16h. C’est difficile d’avoir leur sortie très tôt en matinée, car à partir de 9h30, ils rentrent en cellule et n’en sortent plus avant le lendemain matin. Selon lui, l’horaire des préaux de l’après-midi est fixé aléatoirement de sorte à pouvoir contrer les « largages », c’est-à-dire les colis (souvent de drogue) balancés par les gens de l’extérieur dans la cour.

Concernant l’horaire en matinée, ils sont souvent très peu à 8h car la plupart des détenus dorment encore à cette heure-là. Tous les détenus ont de gros problèmes de sommeil, c’est généralisé et certains ont des pathologies lourdes et suivent des traitements plus lourds qui les assomment.

 

Tiens, justement, à propos des médicaments, il a une anecdote à raconter. En arrivant en prison, il suivait un traitement qu’il a décidé d’arrêter pour voir s’il pouvait s’en passer. Malheureusement, cela lui a causé des soucis pour dormir. Il a donc fait la demande au médecin de la prison pour pouvoir reprendre les mêmes médicaments, lequel l’a envoyé paître sous prétexte qu’il « savait très bien se débrouiller sans ». Après tout, c’est lui qui avait décidé de l’arrêter… Pour Steve, le système de santé en prison est une catastrophe. Quand il n’y avait pas encore le problème du coronavirus, il avait demandé à voir le médecin car il ne se sentait pas bien. Il a pu le voir après 15 jours seulement, et ce dernier l’a écouté sans vraiment l’ausculter et lui a prescrit plusieurs médicaments. « il n’y a pas d’humanité, pas de contact ». Par contre, il trouve que le personnel infirmier est très sympa. « Ils sont plus ouverts, plus humains, ça se sent directement ».

Même en ce qui concerne la santé mentale, c’est très complexe. Steve se sent lésé par le fait d’être en préventive : « Quand je suis arrivé, j’ai fait la demande pour un suivi psychologique, ne fût-ce que pour parler des faits car c’était la première fois et la dame m’a carrément dit qu’elle ne pouvait rien faire pour moi, que je n’étais même pas condamné alors qu’elle allait pas me faire un suivi si c’était pour que je sorte après 1 mois ». Sachant que cela fait quand même 5 mois qu’il est là maintenant, cela lui pose question… Il se montre tout de même nuancé, il peut comprendre la position de la psychothérapeute qui souhaite travailler sur du long terme, mais en attendant, lui n’a pas droit à un suivi.

Par ailleurs, il m’expose plusieurs choses qui lui permettent de tenir au quotidien en prison. Tout d’abord, l’aumônerie, dont il fait partie, est un groupe extrêmement important pour lui. Même s’il n’est pas spécialement croyant, il regrette que le culte soit annulé à cause du confinement car beaucoup d’entre eux ont besoin de ce contact humain. Il trouve que les membres du groupe sont super, « avec un message et une gentillesse qui font du bien ». Leurs seuls contacts actuellement sont à raison d’une lettre par semaine et cela lui manque énormément.

Une deuxième chose essentielle pour lui est de garder contact avec sa fille. En me parlant d’elle, il m’informe de certaines décisions qu’il juge arbitraires, en m’expliquant qu’à son arrivée en préventive, il ne connaissait pas le numéro de sa fille et ne pouvait donc prendre contact avec elle. Plusieurs fois, il a fait la demande pour l’avoir mais le juge d’instruction aurait, semble-t-il, refusé pendant plus d’un mois et demi. Finalement, un jour, il a reçu un courrier indiquant que sa demande récente avait été refusée. Le lendemain, dans un autre courrier, il a été informé que sa demande (plus ancienne) avait été acceptée. « Où est la logique là-dedans ? C’est totalement incohérent ! J’ai 47 ans, j’ai jamais eu de conflit ou de problème avec la justice auparavant et je me retrouve ici, je pensais pas du tout que c’était comme ça. J’avais une idée un peu infantile des droits et de la justice mais quand je suis rentré ici j’ai ouvert les yeux (…) Ici les gens sont traités comme des animaux, au niveau du contact il n’y a plus d’humain. Je pensais pas que ça pouvait exister en Belgique ce genre de choses ».

Billet du 28 mars 2020 par Martina di Marco du Genepi Belgique

Gabi, la trentaine, est en détention préventive à la prison de Namur.  Durant les semaines de confinement, nous nous appellerons régulièrement.  Lors de notre premier appel, il m’a raconté la vie à la prison de Namur en temps de pandémie.  Nos prochains entretiens seront consacrés à des thématiques plus personnelles qu’il aura choisies.

 

Jeudi 26 mars 2020.  Prison de Namur, 19h53, Gabi m’appelle.  La prison de Namur est ce qu’on appelle une maison d’arrêt.  Lieu où sont détenus, en théorie, des personnes en préventive, des personnes en attente de jugement.  Ils sont entre 150 et 170, parfois plus.  Il a été averti du projet « Chronique carcérale en temps de pandémie » par un genepiste.  Nous nous sommes déjà rencontrés quelques semaines plus tôt.  Le contact se fait facilement.  Il me confie d’entrée que son co-détenu, Falhi, devient parano.  Comme si c’était nécessaire, je lui demande si c’est lié au corona.  C’est alors qu’il m’explique que les détenus de la cellule d’en face ont été mis en confinement.  Sur la porte, une affiche indiquant « danger » comme vestige de cette possible contamination.  Des détenus écartés, il y en a déjà eu quelques-uns.  Une vingtaine, selon ses estimations.  Certains sont revenus, d’autres pas.  Personne ne leur dit si les suspicions sont confirmées ou non.

 

20h, un bruit de fond que je ne remarque pas tout de suite.  À l’heure où, à l’extérieur, les applaudissements tonnent, à l’intérieur, ce sont les voix qui grondent.  La plupart des détenus doivent avoir vu le journal et le reportage sur ce qui s’est passé aux prisons de Leuze et Arlon.  À Namur ce n’est pas pareil.  La prison est réputée relativement calme.  Gabi confirme.  Pour lui qui a également connu la vie à la prison de Jamioulx, il n’y a pas photo ; les détenus incarcérés, la relation avec les agents, l’approche de la direction, les conditions de vie, tout y est différent et moins désagréable.  Pourtant, aujourd’hui les détenus se font entendre.  Ils font trembler les cellules et crient.  Vive la liberté.  Ici, les tensions ne sont encore que sporadiques et de faible intensité, mais Gabi a sa petite idée sur comment se déroulerait la suite si ça devait durer… Il faut dire que, même si leur liberté est déjà, de par la nature de la prison, amoindrie en « temps normal », eux aussi sentent les effets du confinement.  L’accès au médecin uniquement pour les urgences et on oublie le dentiste ou autres spécialistes ; des contacts avec le SPS (service psycho-social) uniquement via billet de rapport* (relevés quotidiennement à 18h30) ; activités annulées et bibliothèque au ralenti, les cours collectifs auxquels assiste Gabi pour se préparer au jury central n’étant plus dispensés, il doit se débrouiller seul et avec moins de ressources pédagogiques pour avancer dans ses cours par correspondance ; visites suspendues.  Même la cantine est restreinte.  La cantine c’est ce qui permet aux détenus de se procurer, moyennant argent, tout ce qui n’est pas fourni par la prison : de la nourriture (en dehors des plats servis, donc), aux produits d’hygiène et d’entretien, en passant par le matériel multimédia.  Désormais, ils n’ont plus accès qu’à quelques denrées fraîches (fruits et yaourt, principalement) mais plus à l’eau (parce que l’eau du robinet …), ni aux boissons gazeuses qui peuvent représenter un vrai petit plaisir, ni à aucun type de savons et ni, bien sûr, au tant convoité papier toilette (ils en reçoivent un rouleau par détenu par semaine), ni même aux journaux et magazines.  « Ça peut paraître bête », mais son ciné-télé-revue lui manque, car la télé est anxiogène pour le moment.

Pourtant certaines mesures sont prises pour éviter la contagion.  Un servant désinfecte deux à trois fois par jour (voire plus) les poignées de portes et certains agents portent des gants, mais pas tous.  Sans doute par manque de moyen, mais comme dit Gabi, « je ne pense pas qu’on soit la priorité du gouvernement ».  Il n’y a plus de fouilles avant et après les préaux qui ont par ailleurs été repensés : les détenus ont toujours droit à leurs deux heures de préau, mais les groupes sont plus petits (demi-sections*). Les effectifs sont réduits, mais tous les changements organisationnels (impliquant notamment moins de mouvements) font que les détenus ne le ressentent pas, tout du moins pas à l’aile* B.  L’aile qui a été rénovée et dans laquelle les détenus ont un téléphone en cellule.  À leur échelle, les détenus prennent eux aussi des mesures : Gabi et Falhi se sont mis d’accord sur quelques règles : ne plus serrer la main à personne et de ne plus prêter leurs affaires.  Malgré ces précautions, la méfiance n’a pas encore pris le dessus et trop influencé les relations entre détenus ou avec les agents (exception faite des rares qui sont déjà moins sympa d’habitude).

 

Vers 20h25, à ma demande, Gabi compte que nous avons déjà utilisé près de 5euros de son compte pour cet appel.  5 euros la demi-heure… Pas besoin d’être un expert en math pour savoir que les 2x10€ d’appel offerts (pour les minimums trois semaines de confinement) ne compenseront pas les heures de visite dont les détenus sont privés.  Ils auront tout de même eu le mérite de calmer les esprits, du moins pour un temps, suite à l’annonce de la suspension des visites et de temporiser la réaction des détenus pour qui celles-ci représentent le dernier semblant d’attache avec le monde extérieur et surtout, leurs proches.  Sans oublier qu’outre les visites, les relations sociales sont déjà nettement diminuées de par l’annulation des diverses activités et autres mesures de sécurité.  Sur ce, nous décidons de nous arrêter là pour aujourd’hui.  Il me rappellera dans la semaine (les appels sont à sens unique et se font au gré des moyens du détenu) et je me ferai un plaisir de vous partager nos échanges.  À la semaine prochaine !

Billet du 26 mars 2020 par Iseult Lorent du Genepi Belgique

Hier, je reçois un coup de fil de Tony, détenu à la prison d’Andenne. Il m’appelle régulièrement depuis l’apparition du COVID-19 ; il prend des nouvelles de mes proches et de moi-même.

Tony m’explique qu’il a un téléphone fixe dans sa cellule – comme tous les détenus d’Andenne – et peut donc téléphoner et parler librement. De plus, il m’informe que les détenus ont tous reçu 20 euros de crédit d’appel.

De son côté, ça a l’air d’aller. Il se considère – pour l’instant – à l’abri du coronavirus, car, pour le moment, aucun cas n’a été recensé à Andenne. « Jusqu’à maintenant, c’est correct. Je parle pour moi. A la limite, on est plus en sécurité que le reste de la population… ».

 

Que se passera-t-il si un/des détenu(s) est/sont infecté(s) ? A Andenne, selon Tony, l’aile 1A a été vidée pour pouvoir y mettre les éventuels malades. Une autre possibilité est qu’ils soient transférés à la prison de Bruges, où une aile est spécifiquement destinée aux détenus atteints du COVID-19.

 

Au niveau des changements organisationnels au sein de la prison, les détenus n’ont plus droit qu’à un préau par jour, d’une durée d’1h30 : un jour c’est le matin (8h), et l’autre jour, c’est l’après-midi (15h30). Les détenus sont dispatchés par petits groupes dans différents préaux. « Ce système-là, c’est pas pour protéger les détenus ! Pourquoi ils sépareraient des gens qui ne sont pas porteurs ? Pour gérer les risques d’émeutes ! Pour pas qu’il y ait de mouvement. Mais il y a quelques jours il y a quand même eu une petite bagarre au préau ! ».

Par ailleurs, les gardiens ne rentrent dorénavant plus en cellule, ne font plus de fouilles et ne font plus de barreautage*. Ils restent juste devant la porte.

Un gardien sur deux, voire plus, ne porte ni gants, ni masques. Par contre, les « servants* » eux, portent des gants. Les servants passent toutes les demi-heures pour nettoyer les poignées de portes : « Mais c’est pour les surveillants, pas pour nous ! Nous on peut pas ouvrir les portes ! ». « Nous, on a pas de gants et pas de masques ! Quand j’ai reçu ma cantine, j’ai pris mes gants de vaisselle, j’ai découpé le sac plastique, je l’ai jeté à la poubelle, et j’ai mis ma nourriture devant la fenêtre ».

Par rapport aux visites, Tony trouve que le fonctionnement n’est pas logique : « Si les surveillants rentrent et sortent tous les jours, alors pourquoi on pourrait pas avoir au moins une visite par semaine ?! Au moins un visiteur par détenu ! Et à l’entrée de la salle, tu mets du Sanitol pour les détenus et les visiteurs. Surtout que les surveillants peuvent être porteurs aussi ! Et rentrer après avec ! C’est pareil pour la cantine : les cantines rentrent et sortent ! Les surveillants nous distribuent des feuilles ! Là-dessus aussi il peut il y avoir le corona ! ».

En plus du fait que les détenus ne peuvent plus voir leurs proches, Tony pointe un autre problème au sujet de la suspension des visites : il n’y a plus de drogues qui rentrent au sein de la prison. « Par les fenêtres, ça s’agite. Tu sens que la tension monte ».

Pour ce qui est de la cantine*, Tony a été averti par un autre détenu à la fenêtre : « il m’a dit de regarder Télétext, et là j’ai vu qu’à Leuze, ils n’avaient pas été livrés ! Ça c’est parce que les gens dehors font des réserves ! Heureusement, j’avais cantiné avant le confinement, et j’ai du stock. Parce que maintenant Carrefour ne livre plus ».

Par rapport au travail dans la prison, Tony explique que plus rien ne bouge, à part les préaux. Toutes les activités (cours, formations, ateliers, psychologues, visites, etc.) sont annulées. « Les surveillants travaillent moins. D’un côté, c’est bien pour eux, ils sont pépères ! Mais bon, eux aussi, leur famille est peut-être frappée par la pandémie ».

Un point négatif s’additionne à cette situation compliquée : tous les dossiers sont à l’arrêt ! « Tout est bloqué ! Le SAD* – ils ont quand même donné un numéro qu’on peut appeler – le SPS*. Du coup, nos dossiers n’avancent plus ! Si ça dure jusqu’en été, ton dossier il va limite sauter d’un an ! Parce que c’est maintenant que t’es admissible aux PS, puis après au bracelet. Mais tu dois quand même passer par toutes les étapes. Donc là ça nous freine ! ».

Mais, Tony m’annonce tout de même une bonne nouvelle : son voisin de cellule devait sortir en bracelet électronique ce lundi. Il craignait que ce soit reporté, et se battait avec son avocat pour que les choses puissent être mises en place. Finalement, il a pu sortir mardi comme prévu.

En revanche, pour les permissions de sortie et les congés, seuls certains détenus remplissant certaines conditions peuvent sortir : ils doivent disposer d’un endroit où loger, ne doivent pas avoir été condamnés pour des faits de terrorisme ou de mœurs, et ne doivent pas avoir écopé d’une peine de plus de dix ans. S’ils remplissent ces conditions, ils peuvent normalement sortir, et seront dehors jusqu’au 5 avril, date actuelle de fin du confinement. Par contre, ce temps passé à l’extérieur de la prison sera rajouté à leur peine par après, car l’exécution de la peine privative de liberté ne court pas pendant la durée de ce congé prolongé instauré en raison de ces circonstances exceptionnelles.

Cette situation carcérale extrêmement problématique pose question et nous invite à relativiser sur nos propres craintes, nous qui sommes « dehors ». En effet, pour l’instant, à la prison d’Andenne, il n’y a pas encore eu d’émeutes, comme il y en a déjà eu dans les prisons d’Arlon, de Leuze, Marche-en-Famenne, Saint-Gilles, Termonde et Jamioulx. Pourtant, dans tous les cas, les temps de préau sont réduits, les cantines sont rationnées voire absentes dans certaines prisons, les activités suspendues et les visites annulées et ce, jusqu’au 5 avril. Sachant que le confinement durera certainement encore plusieurs semaines, voire plusieurs mois, il est raisonnablement de s’attendre à ce que la situation s’aggrave à l’intérieur des prisons, tant en termes sanitaires qu’en termes de tensions.

C’est avéré, la tension monte déjà. Les détenus commencent à craindre que le COVID-19 ne les atteigne en prison, et pour de bonnes raisons ! Ils représentent déjà une population fragilisée et en mauvaise santé vivant dans des conditions d’hygiène déplorables. De plus, la pénurie de matériel adéquat tel que les masques et les gants implique qu’ils ne disposent d’aucun moyen de protection efficace contre le virus. Pour le moment, Tony utilise donc ses gants de vaisselle pour toucher tout ce qui vient de l’extérieur de sa cellule.

Ces constats alarmants ont d’ailleurs fait l’objet de plusieurs dénonciations de la part d’acteurs du milieu carcéral. Plus récemment, c’est le Genepi Belgique qui a fait publier par plusieurs médias sa Carte Blanche « Prisons et santé : incompatibles ! ». Dans ce contexte, il nous apparaît plus que jamais crucial de continuer à porter à l’extérieur des murs la voix de ceux qui y sont confinés.

Courage Tony. Courage à vous tous et toutes !

Titre 1

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