Billet du 26 mars 2020

Par Iseult Lorent

Hier, je reçois un coup de fil de Tony, détenu à la prison d’Andenne. Il m’appelle régulièrement depuis l’apparition du COVID-19 ; il prend des nouvelles de mes proches et de moi-même.

Tony m’explique qu’il a un téléphone fixe dans sa cellule – comme tous les détenus d’Andenne – et peut donc téléphoner et parler librement. De plus, il m’informe que les détenus ont tous reçu 20 euros de crédit d’appel.

De son côté, ça a l’air d’aller. Il se considère – pour l’instant – à l’abri du coronavirus, car, pour le moment, aucun cas n’a été recensé à Andenne. « Jusqu’à maintenant, c’est correct. Je parle pour moi. A la limite, on est plus en sécurité que le reste de la population… ».

 

Que se passera-t-il si un/des détenu(s) est/sont infecté(s) ? A Andenne, selon Tony, l’aile 1A a été vidée pour pouvoir y mettre les éventuels malades. Une autre possibilité est qu’ils soient transférés à la prison de Bruges, où une aile est spécifiquement destinée aux détenus atteints du COVID-19.

 

Au niveau des changements organisationnels au sein de la prison, les détenus n’ont plus droit qu’à un préau par jour, d’une durée d’1h30 : un jour c’est le matin (8h), et l’autre jour, c’est l’après-midi (15h30). Les détenus sont dispatchés par petits groupes dans différents préaux. « Ce système-là, c’est pas pour protéger les détenus ! Pourquoi ils sépareraient des gens qui ne sont pas porteurs ? Pour gérer les risques d’émeutes ! Pour pas qu’il y ait de mouvement. Mais il y a quelques jours il y a quand même eu une petite bagarre au préau ! ».

Par ailleurs, les gardiens ne rentrent dorénavant plus en cellule, ne font plus de fouilles et ne font plus de barreautage*. Ils restent juste devant la porte.

Un gardien sur deux, voire plus, ne porte ni gants, ni masques. Par contre, les « servants* » eux, portent des gants. Les servants passent toutes les demi-heures pour nettoyer les poignées de portes : « Mais c’est pour les surveillants, pas pour nous ! Nous on peut pas ouvrir les portes ! ». « Nous, on a pas de gants et pas de masques ! Quand j’ai reçu ma cantine, j’ai pris mes gants de vaisselle, j’ai découpé le sac plastique, je l’ai jeté à la poubelle, et j’ai mis ma nourriture devant la fenêtre ».

Par rapport aux visites, Tony trouve que le fonctionnement n’est pas logique : « Si les surveillants rentrent et sortent tous les jours, alors pourquoi on pourrait pas avoir au moins une visite par semaine ?! Au moins un visiteur par détenu ! Et à l’entrée de la salle, tu mets du Sanitol pour les détenus et les visiteurs. Surtout que les surveillants peuvent être porteurs aussi ! Et rentrer après avec ! C’est pareil pour la cantine : les cantines rentrent et sortent ! Les surveillants nous distribuent des feuilles ! Là-dessus aussi il peut il y avoir le corona ! ».

En plus du fait que les détenus ne peuvent plus voir leurs proches, Tony pointe un autre problème au sujet de la suspension des visites : il n’y a plus de drogues qui rentrent au sein de la prison. « Par les fenêtres, ça s’agite. Tu sens que la tension monte ».

Pour ce qui est de la cantine*, Tony a été averti par un autre détenu à la fenêtre : « il m’a dit de regarder Télétext, et là j’ai vu qu’à Leuze, ils n’avaient pas été livrés ! Ça c’est parce que les gens dehors font des réserves ! Heureusement, j’avais cantiné avant le confinement, et j’ai du stock. Parce que maintenant Carrefour ne livre plus ».

Par rapport au travail dans la prison, Tony explique que plus rien ne bouge, à part les préaux. Toutes les activités (cours, formations, ateliers, psychologues, visites, etc.) sont annulées. « Les surveillants travaillent moins. D’un côté, c’est bien pour eux, ils sont pépères ! Mais bon, eux aussi, leur famille est peut-être frappée par la pandémie ».

Un point négatif s’additionne à cette situation compliquée : tous les dossiers sont à l’arrêt ! « Tout est bloqué ! Le SAD* – ils ont quand même donné un numéro qu’on peut appeler – le SPS*. Du coup, nos dossiers n’avancent plus ! Si ça dure jusqu’en été, ton dossier il va limite sauter d’un an ! Parce que c’est maintenant que t’es admissible aux PS, puis après au bracelet. Mais tu dois quand même passer par toutes les étapes. Donc là ça nous freine ! ».

Mais, Tony m’annonce tout de même une bonne nouvelle : son voisin de cellule devait sortir en bracelet électronique ce lundi. Il craignait que ce soit reporté, et se battait avec son avocat pour que les choses puissent être mises en place. Finalement, il a pu sortir mardi comme prévu.

En revanche, pour les permissions de sortie et les congés, seuls certains détenus remplissant certaines conditions peuvent sortir : ils doivent disposer d’un endroit où loger, ne doivent pas avoir été condamnés pour des faits de terrorisme ou de mœurs, et ne doivent pas avoir écopé d’une peine de plus de dix ans. S’ils remplissent ces conditions, ils peuvent normalement sortir, et seront dehors jusqu’au 5 avril, date actuelle de fin du confinement. Par contre, ce temps passé à l’extérieur de la prison sera rajouté à leur peine par après, car l’exécution de la peine privative de liberté ne court pas pendant la durée de ce congé prolongé instauré en raison de ces circonstances exceptionnelles.

Cette situation carcérale extrêmement problématique pose question et nous invite à relativiser sur nos propres craintes, nous qui sommes « dehors ». En effet, pour l’instant, à la prison d’Andenne, il n’y a pas encore eu d’émeutes, comme il y en a déjà eu dans les prisons d’Arlon, de Leuze, Marche-en-Famenne, Saint-Gilles, Termonde et Jamioulx. Pourtant, dans tous les cas, les temps de préau sont réduits, les cantines sont rationnées voire absentes dans certaines prisons, les activités suspendues et les visites annulées et ce, jusqu’au 5 avril. Sachant que le confinement durera certainement encore plusieurs semaines, voire plusieurs mois, il est raisonnablement de s’attendre à ce que la situation s’aggrave à l’intérieur des prisons, tant en termes sanitaires qu’en termes de tensions.

C’est avéré, la tension monte déjà. Les détenus commencent à craindre que le COVID-19 ne les atteigne en prison, et pour de bonnes raisons ! Ils représentent déjà une population fragilisée et en mauvaise santé vivant dans des conditions d’hygiène déplorables. De plus, la pénurie de matériel adéquat tel que les masques et les gants implique qu’ils ne disposent d’aucun moyen de protection efficace contre le virus. Pour le moment, Tony utilise donc ses gants de vaisselle pour toucher tout ce qui vient de l’extérieur de sa cellule.

Ces constats alarmants ont d’ailleurs fait l’objet de plusieurs dénonciations de la part d’acteurs du milieu carcéral. Plus récemment, c’est le Genepi Belgique qui a fait publier par plusieurs médias sa Carte Blanche « Prisons et santé : incompatibles ! ». Dans ce contexte, il nous apparaît plus que jamais crucial de continuer à porter à l’extérieur des murs la voix de ceux qui y sont confinés.

Courage Tony. Courage à vous tous et toutes !