Billet du 7 juin 2020

Par Martina di Marco 

« Qui a inventé le mot réinsertion ? »

[Il y a environ sept mois, Khaled intégrait la prison de Jamioulx pour ce qui sera sa première « longue peine ».

La liberté conditionnelle sera envisageable aux alentours d’octobre/novembre, il craint que ce délai ne soit allongé à cause des reports. Jamioulx, une prison qui fait parler d’elle ces dernières semaines et de laquelle il nous partagera son expérience.]

 

Il y a environ sept mois, Khaled intégrait la prison de Jamioulx pour ce qui sera sa première « longue peine ».  Il craint d’ailleurs que l’examen de sa demande de liberté conditionnelle, envisageable aux alentours d’octobre-novembre, ne soit retardé à cause des reports d’audience. Jamioulx, une prison qui fait parler d’elle ces dernières semaines et de laquelle il nous partagera son expérience.

 

À 27 ans, Khaled a déjà fait quelques (très) courts séjours en prison, toujours à Jamioulx.  Il est incarcéré pour des faits de roulage, il n’a jamais renversé ni blessé personne.  Pas non plus de délit de fuite.  Plutôt de l’administratif, cependant, sa peine étant supérieure à trois ans, l’option du bracelet électronique, dont il avait déjà bénéficié par le passé, n’en était plus une.  Il a, à l’extérieur, un enfant de 4 ans.  Une compagne.  Il avait aussi un boulot.  Je dis ‘avait’ parce que, bien que son patron essayait de lui garder sa place au chaud jusqu’à sa sortie, la situation actuelle compromet ce plan.  S’il n’est pas dehors d’ici la fin du confinement, tout du moins.  Khaled espérait qu’on lui octroierait la possibilité de sortir le temps de la pandémie. Il a fait une demande d’interruption de peine, celle-ci a été refusée.  Il a également tenté sa chance avec une demande de grâce royale. : aux deux lettres envoyées, une assez sommaire, l’autre beaucoup plus argumentée, il reçoit un avis négatif bref et à peine justifié.

Dès le premier appel, durant lequel il a parlé 45 minutes presque sans interruption, Khaled semblait avoir un tas de choses à redire sur la prison (à Jamioulx) et sur la Justice en général. Les agents pénitentiaires ont d’ailleurs repéré sa hargne et son sens aigu de la justice.  Certains lui ont même conseillé de se présenter pour faire partie de l’organe de concertation des détenus.  « Parce qu’ici on doit fermer sa gueule et suivre (…) ils [les agents] disent ‘toi, tu peux faire changer quelque chose’ ».

Il est temps que le problème soit pris au sérieux.  Que le ministre vienne voir sur le terrain « mais bon, le ministre de la justice… (…) Faut mériter son salaire, moi, au resto, si je fais pas bien mon boulot, je suis viré, lui… ».  Le problème est très clair aux yeux de Khaled.  La prison ne peut pas suivre.  Elle est incapable d’assumer la tâche qui lui est confiée.  « S’ils n’arrivent pas à assumer des détenus en prison, qu’ils ne les mettent pas pour des conneries en prison.  Je suis là pour roulage, j’ai tué personne, pas de délit de fuite… (…) Tu m’as mis en prison, donc assume-moi, ne me laisse pas comme un chien.  Moi, dehors, je m’assume ». 

Quand il voit l’effet qu’a l’incarcération sur sa vie, il se demande : « Qui a inventé le mot réinsertion ? ». Dehors, Khaled avait donc un travail.  Même lorsqu’il était sous bracelet électronique, il subvenait à ses propres besoins.  À ceux de son enfant.  Son patron a rédigé une attestation en sa faveur.  Il n’a jamais rien eu à lui reprocher, pas un retard. « Ici », par contre, « je perds ma vie, j’ai un garçon de 4 ans, j’ai un travail, je vais tout perdre ».  Quand est-ce que dans tout ça on mise sur la réinsertion ?  « Quand je vais sortir, je fais quoi ?  Je vais au CPAS, je ne me casse plus la tête… et je travaille au noir.  Ils me prendront et je leur dirai « souvenez-vous quand j’avais un travail’… j’ai plus la force » !

Il lance donc une invitation au ministre et au Roi.  Qu’ils viennent sur le terrain, qu’ils viennent écouter les détenus.  Au Maroc, le roi ferait des visites chaque mois dans des prisons du pays.  Ici, même répondre à une lettre ils ne font pas.