Billet du 14 avril 2020

Par Martina di Marco 

« Ça fait sept mois que je suis là, mais là, j’ai l’impression d’avoir eu six mois en un »

[Il y a environ sept mois, Khaled intégrait la prison de Jamioulx pour ce qui sera sa première « longue peine ». Il craint d’ailleurs que l’examen de sa demande de liberté conditionnelle, envisageable aux alentours d’octobre-novembre, ne soit retardée à cause des reports d’audience. Jamioulx, une prison qui fait parler d’elle ces dernières semaines et de laquelle il nous partagera son expérience.]

Si lors de notre premier appel, Khaled avait déjà partagé avec nous nombre de points inquiétants relatifs à la situation actuelle, la liste ne s’arrête pas là et notre deuxième appel s’est révélé aussi riche que le premier. On sent que chaque sujet a son lot d’enjeux. La tension reste bien palpable : « ça fait sept mois que je suis là, mais là, j’ai l’impression d’avoir eu six mois en un ». Tout cela n’empêche pas Khaled de réfléchir à des solutions à proposer pour rendre les conditions de détention moins pénibles et assurer la sécurité sanitaire des personnes incarcérées (et par extension du personnel).

La première solution serait bien sûr de sortir ceux qui peuvent l’être. Ce n’est un secret pour personne, les prisons belges sont bien remplies et cela n’est pas compatible avec les normes de sécurité. De son côté, Khaled a fait une demande d’interruption de peine(*) pour laquelle il devrait recevoir une réponse au jour où j’écris cette chronique (et certainement pas avant : il a appelé le greffe pour demander des nouvelles quelques jours plus tôt qui lui a signifié son agacement). Si cette idée semble soutenue par la circulaire ministérielle relative aux congés pénitentiaires(**), Khaled relève un paradoxe. Certes, il y a des sorties (mais encore peu), mais il y a aussi des entrants. Dans sa cellule, les deux places libres ne devraient pas le rester bien longtemps car ils essaient de vider la huitième section pour accueillir les nouveaux, même si cet isolement des nouveaux n’est que très relatif puisqu’ils vont au préau avec les autres dès le deuxième jour.

La deuxième proposition, qui vise, elle, à compenser l’absence de visite, serait les appels vidéos hebdomadaires dont Khaled avait déjà parlé la première fois. Il raconte qu’il sait, d’un cousin incarcéré au Maroc, que les détenus y ont le droit à un gsm (pas un smartphone et donc pas internet), le temps de la crise, pour maintenir un contact avec leurs familles à moindre prix. Il a également appris d’un autre détenu de Jamioulx dont le frère est incarcéré en France qu’ils ont là-bas instauré des visites « en box ». Ce genre d’installation existe à la prison, pourquoi ne pas les utiliser ? Il a le sentiment qu’on prend les familles pour des virus sur pattes, alors que les agents eux aussi viennent de l’extérieur et ne portent pas masques et gants et « nous respirent à la gueule ».

La troisième idée est à nouveau inspirée par ce qui se fait ailleurs, mais plus proche cette fois. À Leuze-en-Hainaut, ils distribueraient des kits d’hygiène. Pour une question de dignité, mais également parce que la situation actuelle l’exige. La problématique des cantines a déjà été abordée : les prix s’affolent, l’offre se restreint et en parallèle la qualité et la diversité des repas fournis par la prison diminue. Là aussi, un kit alimentaire de base (contenant « des fruits et légumes, trois-quatre pommes de terre, une petite barquette de viande »), à l’instar de ce qui se fait au Maroc de manière hebdomadaire, lui semble nécessaire. Pour manifester son mécontentement, Khaled a pris une décision : « C’est la dernière semaine que je cantine »(comprenez : jusqu’à la fin de la crise ou un changement), l’eau faisant exception (car « je n’ose pas boire l’eau du robinet »).

Finalement, Khaled aimerait « qu’on arrête de nous prendre pour des cons ». Qu’on leur dise les choses. Il prend un exemple tout simple ; il appelle un agent à 13h, il n’arrive pas avant 15h sous prétexte d’un changement de pause. Khaled n’y croit pas et ne comprend pas pourquoi il ne lui dit pas simplement qu’il était en pause midi. « Là j’aurais compris, ok, tu manges ». Pareil pour les changements de prix de la cantine, personne n’a pris la peine de les avertir, ils l’ont constaté eux-mêmes, dans le catalogue… « sans dialogue ». C’est bien simple, pour pouvoir parler avec la direction « on est obligé de faire un mouvement au préau, et encore après il y a la punition ». D’ailleurs, même maintenant que la prison est au ralenti, ils continuent à mettre en strict : « les cachots sont remplis ». Pourquoi ? Il n’y a de toutes façons pas de visite, pas d’activité… Ils cherchent simplement à étouffer et éviter les fuites.

Ce sentiment de ne pas être écouté accentue l’agitation à laquelle on répond à coup de médicament : chaque jour on amène à Khaled du Xanax. Il refuse d’en prendre et rend automatiquement le comprimé le lendemain avant de recevoir le suivant. À côté de cela, il est persuadé que des expériences se font sur eux à leur insu. Depuis quelques temps, à la sortie de la douche, lui et « tout le monde » se grattent, certains à sang. Son codétenu a les cheveux qui tombent. Un détenu a vu au journal qu’il y avait des produits dans l’eau contre le virus (normalement pas que en prison, mais ils testent peut-être d’abord sur nous). Bref, pas de quoi calmer les esprits.

Les conclusions que Khaled tire de ses différentes observations font froid dans le dos : « Ils veulent nous tuer en prison. Il faut vider les prisons ». Comment expliquer autrement : « S’il y a 300 cas en prison, dans quel hôpital ils vont nous envoyer ? Quels respirateurs ils vont utiliser ? Un cas, ici, et c’est fini. C’est de la non-assistance à personne en danger ». Après, le ministre passera à la télé, « fera ses condoléances à la famille ». Il n’en dort plus, pour la première fois de sa vie, il a recours à des somnifères.

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* L’interruption de peine est une mesure qui permet de mettre la détention en suspens. Un temps qui ne sera pas déduit de la peine à purger.

** La circulaire ministérielle relative aux congés pénitentiaires qui invite les différentes directions à accorder un congé pénitentiaire prolongé aux détenus répondant à certains critères : avoir déjà bénéficié d’un congé pénitentiaire qui s’est bien déroulé dans les 6 derniers mois (ou être en semi-liberté ou détention limitée), disposer d’une adresse fixe, ne pas présenter de contrindications (risque d’échapper à la justice, de commettre une infraction, d’importuner une victime, de ne pas se soumettre aux mesures du gouvernement), ne pas être susceptible de causer des problèmes de santé chez lui, ne pas avoir une peine totale supérieure à 10 ans, les condamnés pour des faits de terrorisme ou de mœurs. Le condamné doit marquer son accord pour le congé et les conditions qui l’accompagnent. Il doit rester joignable téléphoniquement.

*** Loi de principe (17 mai 2006), Chapitre 2, Article 6 :

§ 1er. Le congé pénitentiaire permet au condamné de quitter la prison trois fois trente six heures par trimestre.

§ 2. Le congé pénitentiaire a pour objectifs :

1° de préserver et de favoriser les contacts familiaux, affectifs et sociaux du condamné;

2° de préparer la réinsertion sociale du condamné.

§ 3. L'exécution de la peine privative de liberté se poursuit pendant la durée du congé pénitentiaire accordé.